Changer de domaine et délaisser l’ennui
Jérôme Espère aurait pu se mettre en pilotage automatique et attendre que les années passent, récompensé par un confortable salaire, à défaut de s’épanouir. Mais quand l’ennui se fait trop prégnant, l’ignorer devient difficile, voire dangereux.
«Je travaillais pour une grande entreprise du secteur aéronautique qui faisait beaucoup de sous-traitance, raconte l’ex-ingénieur informaticien. Il n’y avait aucune place à la créativité. On nous disait quoi faire, on ne nous demandait surtout pas d’avoir des idées ! À force de m’ennuyer, l’idée de faire autre chose a fini par germer.»
Quand l’idée de se rendre au travail finit par «donner parfois l’envie de vomir au réveil, littéralement», comment ne pas envisager une autre voie? Diplômé universitaire de cycle supérieur en informatique et robotique, Jérôme Espère travaille six ans dans les secteurs automobile et aéronautique avant de jeter l’éponge. «J’ai quitté l’informatique parce que je m’en faisais une idée qui ne s’est jamais réalisée. Je pensais voyager, travailler par projets, à un endroit puis un autre.»
L’idée de travailler le bois l’appelle depuis longtemps. Il a l’habitude des outils, a un côté autodidacte, lui qui a toujours fait un peu de rénovation. «Je voulais faire quelque chose de concret. En informatique, on programme pendant des mois et il ne se passe rien. Un meuble, c’est concret!» Quand il quitte volontairement son emploi au sein de l’entreprise montréalaise qui l’emploie, il ne peut pas prétendre aux programmes subventionnant la réorientation de carrière, puisque son secteur embauche. Il décroche néanmoins l’appui d’Emploi Québec, qui prend temporairement en charge une partie de son salaire s’il trouve un poste en ébénisterie.
Pour suivre sa conjointe, Jérôme Espère s’installe à Maniwaki et intègre rapidement une petite entreprise locale, où il reste cinq ans, avant d’ouvrir son propre atelier. Pendant deux ans, les machines tournent, les contrats sont au rendez-vous. Puis la crise économique frappe, plus durement en région, ralentissant l’activité. Depuis septembre 2014, il assure de temps à autre des contrats comme informaticien, question de combler le vide.
Pas résigné pour autant, il planche sur des idées qui pourraient lui permettre d’élargir sa clientèle au-delà de son coin de région. Si c’était à refaire, il ne changerait pas forcément quoi que ce soit à son parcours, lui qui n’a «pas l’habitude de regretter les choses». Faut-il du courage pour faire un tel saut? «Oui, répond l’ébéniste. J’étais bien payé, c’était facile. Mais voir des collègues qui n’aimaient pas leur métier, mais s’y ancraient toute une vie seulement pour le salaire, ça fait réfléchir.»
L’ennui au travail
«Les personnes qui s’ennuient fréquemment au travail présentent des problèmes de contre-performance, explique Mathieu Guénette, directeur des services professionnels chez Brisson-Legris, entreprise montréalaise spécialisée en orientation et gestion de carrière. Le sujet retient de plus en plus l’attention de chercheurs. En 2014, une équipe néerlandaise a observé, lors d’une étude menée auprès de 189 personnes, que 87 % d’entre elles rapportaient s’ennuyer au travail.» Parmi les conséquences possibles, les chercheurs notent angoisse et contreproductivité.