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Le terrorisme de Guantanamo 

CHRONIQUE – Guantanamo, enfin. Pratiquement trois mois de préparation, d’incertitude, de plans logistiques militaires modifiés à profusion. Mais m’y voilà.

Il y a une vingtaine d’années, pratiquement jour pour jour, un jeune Omar Khadr atterrit au même endroit, cagoulé, mains et pieds attachés, dans l’attente effroyable de la suite d’un calvaire déjà bien entamé.

«J’écris ces quelques mots, qui ne seront jamais vus, qui ne seront jamais lus et ne seront jamais crus», chantait Caya sur Guantanamo Bay.

Le prisonnier fictif de Rudy avait tout vrai: la base militaire incarne, au sens fort du terme, l’essence de la cruauté, de l’injustice et de l’arbitraire. 

Depuis son ouverture, 780 prisonniers sont passés par ses camps de torture. Du lot, seulement… 41 accusations. Sur celles-ci, six plaidoyers de culpabilité afin de s’extirper de l’enfer, et uniquement… deux condamnations «formelles». L’une d’elles, d’ailleurs, est ensuite renversée par un tribunal de droit commun américain. 

41 accusations, donc, soit… 5,2% des détenus. 

Une seule condamnation, soit… 0,001% de ceux-ci.

Les accusés du 11 septembre? Encore prisonniers ici, dans l’attente de la suite de leur enquête… préliminaire.

Majid Khan? Toujours ici malgré qu’il ait purgé l’entièreté de sa peine conformément à l’entente convenue avec Washington. L’un des six, avec Khadr, l’enfant-soldat canadien, ayant choisi cette avenue.

Guantanamo n’est pas, et n’a jamais souhaité être, un camp de condamnation, même d’une justice loufoque. 

Plutôt et uniquement un camp de détention, de torture et autres ignominies en contravention directe du droit international. 

***

Discussion avec un avocat de la défense de l’accusé Hadi, emprisonné ici depuis 2007. Les audiences de son enquête préliminaire, débutées en 2014 et auxquelles j’assisterai le lendemain.

Après quelques présentations d’usage, impossible d’éluder l’essentiel: la lenteur du processus, fastidieux et interminable.  

Sa réponse, pratiquement gênée, me glace: oui, huit ans pour une seule enquête préliminaire, c’est (ridiculement) trop long. Mais rien d’étonnant ici. Parce qu’on nage dans l’absurde le plus total. Parce qu’il faut faire le voyage, chaque fois, à chaque séance. Parce que les juges des commissions sont remplacés à chaque 2-3 ans. Idem pour ses avocats, poursuite ou défense. Et la date du procès? Aucune idée. Probablement jamais.

Très malade, son client risque fort de crever ici, dans sa cellule, avant la fin des procédures. Sans savoir, donc, ce qu’il en est de sa culpabilité ou innocence devant la Loi. 

Écoeuré du cirque, il m’indique avoir demandé une réaffectation ailleurs, loin d’ici. 

La question, maintenant, qui tarabuste: devant tant de machinations orchestrées par Washington, comment trouver le courage de poursuivre une lutte où les dés sont pipés d’avance?  

La réponse à cette question m’est donnée quelques jours plus tard par son patron, le général Jackie L. Thompson, grand responsable de la représentation légale des détenus de l’île.

Alors qu’il m’expliquait, désespéré, qu’un de ses clients, Majid Khan, était encore coincé ici malgré sa peine purgée en entier, je lui demande: 

– Vous croyez encore à la règle de droit, ici?

– Non. Les commissions militaires sont un échec total et complet. 

– Comment et pourquoi continuer, alors?

D’une voix calme:

– Laissez-moi vous raconter l’histoire de l’étoile de mer. 

Un homme se trouve sur la rive, en soirée. La marée est basse, et des tonnes d’étoiles de mer sont sur le point de mourir, desséchées, sur le rivage. Une à une, il les relance à l’eau. Un passant s’approche et lui dit: mais que fais-tu là, imbécile, il y en a des milliers! Tu ne pourras jamais les sauver! Et l’homme lui répond: ce que je fais, vois-tu, est important pour elles. 

Les yeux du général sont maintenant humides. Les miens aussi.  

Parce qu’il a raison: tout terrorisme, peu importe sa provenance ou destination, mérite d’être combattu. Celui de Guantanamo inclus. 

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