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Ces jeunes qui font le choix politique de ne pas voter

Photo: Josie Desmarais/Métro

Les 18-34 ans votent moins que les générations les ayant précédés. L’explication mise de l’avant dans les médias dits mainstream veut que les jeunes ne soient pas assez intéressés ou ne soient pas suffisamment outillés pour se rendre aux urnes. La couverture médiatique a pourtant un angle mort d’envergure: ces jeunes qui rejettent le système parlementaire et choisissent de ne pas voter par conviction.

Francis Dupuis-Déri, professeur de science politique à l’Université du Québec à Montréal et chercheur à l’Institut de recherches et d’études féministes (IREF), est expert en abstentionnisme et en anarchie. Des explications existantes sur le haut taux d’abstention des jeunes, «celle qu’on retire habituellement, c’est que les jeunes ne sont pas intéressés à la politique, sont apathiques».

L’Institut du Nouveau Monde (INM), qui vise à promouvoir la participation citoyenne à la démocratie, pourtant, a effectué plusieurs études qui prouvent le contraire: «Ce qu’on constate, c’est que les jeunes s’intéressent à l’avenir du Québec, s’intéressent aux affaires publiques. Ce n’est pas une question de manque d’intérêt envers des problématiques collectives, au contraire.»

Les taux de participation aux élections provinciales sont à la baisse à travers la province. Aux élections de 2018, le taux de participation était de 66,45%. Au scrutin de 2008, celui-ci était descendu à 57%. Il s’agit des deux plus bas taux enregistrés depuis 1927.

Dans l’ensemble du Québec, le taux de participation des moins de 35 ans aux élections provinciales se situe «tout juste au-dessus des 50%». Sur l’île de Montréal, seulement 44,41% des 18-24 ans se sont rendus aux urnes, pour 48,18% chez les 25-34 ans.

La Chaire de recherche sur la démocratie et les institutions parlementaires a effectué une étude sur les taux de participation aux élections provinciales en collaboration avec Élections Québec. Les résultats montrent que cette tendance à la baisse s’explique (en partie du moins) par le fait que les plus jeunes générations votent moins que celles les ayant précédées au même âge. La proportion de voteurs dans cette tranche d’âge est également plus basse que celle dans les tranches d’âges plus élevées.

D’autres facteurs «plus techniques» peuvent également expliquer le faible taux de participation chez les jeunes, explique M. Dupuis-Déri. Par exemple, il s’agit d’un groupe qui déménage beaucoup et qui n’a pas toujours le réflexe de s’inscrire sur les listes électorales. «Donc ça, c’est deux explications qui ne sont pas très intéressantes», à ses yeux de chercheur.

C’est que chez les personnes très éduquées, il y a à la fois un très haut pourcentage de vote, mais il y a aussi un taux d’abstention important.

Francis Dupuis-Déri, professeur au Département de science politique de l’UQAM et chercheur à l’IREF

Le haut taux d’abstention de cette génération s’explique «justement» parce que c’est une tranche de la population très intéressée par la politique, «mais aussi très réfractaires ou même dégoûtée par la politique institutionnelle», renchérit-il.

La démocratie autrement

Ces jeunes «prennent tellement ça au sérieux la politique qu’ils trouvent que de réduire ça aux politiques partisanes et électorales, c’est absurde, et donc ils préfèrent faire de la politique autrement», explique Francis Dupuis-Déri.

Métro a rencontré Cyndelle Gagnon, bachelière en philosophie politique à l’Université de Montréal et étudiante au DESS en éthique appliquée à l’Université Laval. Elle est bénévole pour un organisme communautaire depuis quelques années et s’est (brièvement) impliquée auprès de Québec solidaire… mais elle ne vote pas.

«De dire que les gens ne sont pas assez renseignés, qu’ils ne s’impliquent pas assez politiquement… C’est tellement une conception restreinte de l’implication politique de penser que c’est juste aller voter», juge celle qui ne «fait pas confiance» au système parlementaire actuel.

Je veux la décentralisation du pouvoir complet, donc je m’approche beaucoup de l’anarchisme. Je veux que chaque décision soit prise le plus proche de chaque personne individuellement. Et qu’on soit le moins possible représentés par d’autres personnes.

Cyndelle Gagnon, bachelière en philosophie politique à l’Université de Montréal et étudiante au DESS en éthique appliquée à l’Université Laval

Petite définition de l’anarchisme: l’anarchie n’endosse pas le rejet de toutes les règles ou de toutes les lois. Quand on parle d’anarchie ou d’anarchisme, «on peut parler de démocratie directe», vulgarise Francis Dupuis-Déri. Il existe différents courants d’anarchie, mais sommairement, «une démocratie directe, ça implique, à grande échelle, de manière fonctionnelle, une décentralisation du pouvoir».
Pour faire un lien avec les revendications et idéologies de Mme Gagnon, l’anarchie implique que les lois et les règles soient décidées directement par les citoyens, d’un commun accord. «Je veux qu’il y ait le moins de monde possible entre les individus et la prise de décisions», résume-t-elle.

Ce que Mme Gagnon reproche au système parlementaire, c’est que les élus perçoivent leur rôle comme étant «décisionnel plutôt que représentatif». Elle juge que les élus ne sont souvent pas assez proches du peuple ou de la communauté qu’ils représentent.

Tu es un candidat. Tu dois aller chercher la population qui va voter pour toi ou pas pour toi. Il faut que tu ailles leur parler, il faut que tu sois proche d’eux.

Cyndelle Gagnon

Les élus provinciaux – et fédéraux – prendraient des décisions pour une trop grande quantité de personnes pour que cette démocratie demeure représentative des besoins et envies de la population. «S’il y a de plus en plus de personnes qui ne vont pas voter, ben c’est là que le gouvernement va être de moins en moins légitime, et c’est cette légitimité-là que je veux remettre en question.»

La démocratie directe peut exister tout de suite, affirme Francis Dupuis-Déri. Pas besoin de se baser sur une utopie de la révolution, puisqu’elle est déjà mise de l’avant, «dans les mouvements sociaux, dans le mouvement communautaire, dans le mouvement syndical de certaines centrales, de certains syndicats; c’est le cas dans le mouvement étudiant. C’est comme ça que ça fonctionne déjà», dit le professeur de science politique.

Tu n’es pas obligé d’attendre la fin du régime parlementaire pour fonctionner selon des principes de démocratie directe.

Francis Dupuis-Déri

L’implication dans les organismes communautaires, c’est la clef qui va permettre aux citoyens de se représenter de manière plus directe, juge Mme Gagnon. Ce qu’elle souhaite, «c’est de mettre l’argent dans les organismes, d’aller vers les organismes. Donc que nous, les personnes éduquées, nous nous en allons là-dedans plutôt que dans des corporatives.»

Le symbolisme de l’abstentionnisme

«Ne pas voter, c’est dire que tu es contre [le système de démocratie parlementaire]. Et donc dans ce sens-là, qu’est-ce que [le haut taux d’abstention] révèle sur ce système? Eh bien, il semble qu’il y a une majorité des gens qui soit le regarde de manière blasée et désabusée, soit carrément de manière négative», suggère Francis Dupuis-Déri.

Celui-ci réitère toutefois que ce ne sont pas nécessairement toutes les personnes qui ne votent pas qui se définissent comme des anarchistes. La démocratie directe demeure également un type de démocratie.

De son côté, l’INM demeure catégorique: il demeure des jeunes qui ne votent pas parce qu’ils ne sentent pas rejoints pas les différents partis politiques, ou qui ne votent pas parce qu’ils ne sont pas intéressés. Le niveau de compréhension du fonctionnement des institutions démocratiques de certains jeunes, qu’ils votent ou non, n’est «pas très bon», observe aussi l’Institut.

Pas besoin d’être un universitaire pour que l’abstention d’un individu soit considérable, s’entendent toutefois pour dire Francis Dupuis-Déri et Cyndelle Gagnon, chacun de leur côté.

C’est quand même un échec de la démocratie [représentative]. Les gens n’ont pas été capables d’aller chercher la population. […] Cette lassitude-là, c’est un échec. Peu importe ton opinion, si tu ne vas pas voter, il y a quand même de quoi qui ne fonctionne pas.

Cyndelle Gagnon

Une crise de la démocratie?

Cette tendance au déclin de la participation, on la voit aussi dans les autres tranches d’âges, explique l’INM. «Ce qui se passe chez les 18-24 ans, c’est un reflet de ce qui se passe dans les tranches d’âges supérieures.»

Dans certaines parties de la population, le taux d’abstention est «énorme». Le professeur à l’UQAM donne comme exemple la communauté mohawk vivant près de Montréal, où le taux d’abstention atteint parfois 98 ou 99%. «Ils considèrent que le gouvernement québécois ou le gouvernement canadien, ce n’est pas leur gouvernement, ce n’est pas leur état donc ils ne votent pas», explique-t-il.

Cette baisse du taux de participation, on ne l’observe pas que chez nous, souligne également M. Dupuis-Déri. «C’est dans tous les pays dits occidentaux, tous les régimes parlementaires de type libéral, ça baisse partout depuis les années 1990», dit-il.

Chez l’INM, «on croit qu’on peut se rallier à une perception de démocratie en crise dans le sens où la tendance est au recul et à la fragilisation». L’organisme s’empresse de rappeler qu’il existe des nuances importantes et compare le Québec aux États-Unis, où la «crise» est telle que les droits fondamentaux sont en danger.

Une étude effectuée par l’Organisation de coopération et de développement économiques démontrait que les personnes font davantage confiance aux autorités locales, à la fonction publique et aux institutions judiciaires qu’au gouvernement national. La confiance envers les médias et les partis politiques est également faible.
Les pouvoirs publics sont considérés comme fiables dans le contexte de l’après-pandémie, mais il est primordial de permettre aux citoyens de mieux faire entendre leur voix pour renforcer la confiance.

«C’est très inquiétant parce que c’est la légitimité de nos institutions démocratiques qui est menacée par la baisse de la participation électorale, s’inquiète pour sa part la directrice générale de l’INM, Malorie Flon. Moins il y a de monde qui vote, moins ces institutions-là vont être légitimes pour jouer leur rôle.»

Francis Dupuis-Déri, lui, affirme avoir un point de vue «beaucoup plus cynique». Il affirme plutôt que le système parlementaire n’est pas en crise et que le haut taux d’abstention est «d’ailleurs une preuve qu’il y a un problème avec ce système électoral», puisque le régime parlementaire ne «s’autoabolit pas quand il y a un taux d’abstention ou une limite qui est atteinte».

Ben non, en fait, ce n’est pas une catastrophe. Regardez le système, il marche. Si vous aimez le système, ben vous pouvez vous calmer, vous énerver pour d’autres choses.

Francis Dupuis-Déri

Mais de se dire qu’il faut choisir entre la démocratie représentative et le totalitarisme, «ça, c’est un choix binaire simpliste qui fait simplement porter attention à celui qui dirige au sommet de l’État», rétorque pour sa part Francis Dupuis-Déri. Car les gens qui s’abstiennent de voter, «ce n’est pas ça qu’ils vont regarder».

Ils vont dire qu’on peut faire de la politique autrement dans nos syndicats, nos quartiers, notre milieu de vie, en campagne, au niveau de projets économiques équitables, au niveau social, au niveau de l’engagement militant de protestation contre les pipelines ou je ne sais pas trop quoi. Donc tout ça, c’est de la politique et ça se passe indépendamment du système qu’il y a en haut.

Francis Dupuis-Déri

Voter pour l’option la «moins pire»

Le professeur à l’UQAM rappelle que plusieurs choisissent de voter pour l’option la «moins pire»… jusqu’à devenir complètement désillusionné et s’abstenir. Ces citoyens, à force de voter contre un parti toute leur vie (plutôt que de voter pour un parti), se demandent «comment ça se fait […] qu’on leur vend le système électoral comme celui qui représenterait une pluralité de choix, qui représenterait les différentes opinions qu’on retrouve dans une société».

La Coalition avenir Québec a été élue par 37% de la population en 2018. Elle forme un gouvernement majoritaire avec 76 sièges sur 125 à l’Assemblée nationale.

Certains citoyens, eux, vont adopter une «vision additive des actions politiques», explique M Dupuis-Déri. Ils vont choisir de faire de la démocratie directe, mais de voter aussi, dans le but d’aider à faire en sorte que ce soit le «moins pire» des partis qui soit porté au pouvoir.

C’est ce qu’encourage l’INM. Aux yeux de l’Institut, avoir d’autres sortes de participation citoyenne qu’un vote aux quatre ans constitue l’une des caractéristiques d’une démocratie en santé.

Il y a une complémentarité importante avec la démocratie représentative parce qu’on doit avoir des élus pour gouverner. Mais ça doit être combiné avec une démocratie participative forte qui va s’impliquer autrement.

Malorie Flon, directrice générale de l’Institut du Nouveau Monde

Pour Francis Dupuis-Déri, l’approche consistant à voter «pour l’option la moins pire» présente «plusieurs problèmes». L’un d’entre eux est celui de la responsabilité morale: «Tu appuies un parti que tu ne trouves pas si intéressant que ça et même que tu trouves que certaines de ses politiques sont problématiques.»

L’autre problème est plus technique. «Les partis politiques, ils ne sont pas juste là à flotter au-dessus de nous, rappelle-t-il, ils drainent énormément de ressources et d’énergies de personnes dans leur machine à longueur d’année. Donc les mouvements populaires et les mouvements citoyens qui veulent être plus autonomes, qui veulent prendre leurs propres décisions, ils voient partir des ressources qui sont drainées par ces partis-là.»

De continuer de voter, même pour «l’option la moins pire», revient donc à donner de la légitimité à ces parlementaires «qui se sont arrogé plein de pouvoirs pour prendre des décisions pour nous. Donc on est dépossédés de la capacité de prendre des décisions ensemble.»

Du côté de Malorie Flon de l’INM, cela semble prouver «qu’il faut parler davantage dans notre société du fonctionnement de nos institutions, et peut-être avoir des débats sur les choses qui fonctionnent moins bien. Ça prouve qu’il y a un besoin de parler et de comprendre comment on veut se gouverner et prendre nos décisions».

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