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Québec solidaire ira-t-il chercher le vote des électeurs de gauche fédéralistes?

Gabriel Nadeau-Dubois, coporte-parole de Québec solidaire, devant une affiche de lui-même et de Manon Massé.
Gabriel Nadeau-Dubois, co-porte-parole de Québec solidaire Photo: Josie Desmarais/Métro
François Tanguay; Frédérick Guillaume Dufour - La Conversation

Dans le cadre de cette élection, Québec solidaire est parvenu à aller chercher des candidatures qui augmentent sa crédibilité dans plusieurs dossiers. Le parti réussira-t-il à séduire les électeurs de gauche fédéralistes? Voici une analyse de Frédérick Guillaume Dufour de l’Université du Québec à Montréal (UQAM) et François Tanguay de l’Université de Montréal.


ANALYSE – Dans le grand jeu des reconfigurations politiques au Québec, les changements qui s’opèrent à gauche depuis quelques années sont complexes.

Si la gauche souverainiste votera sans doute pour le Parti Québécois ou pour Québec solidaire, la question de savoir pour qui penchera la gauche fédéraliste est, comme toujours, plus compliquée. Car cette gauche ne comprend pas seulement des gens qui se contentent du statu quo, mais aussi qui appuient les revendications constitutionnelles du Québec, la défense de la langue française et une reconnaissance de l’histoire des francophones au Québec et au Canada.

L’ère des reconfigurations

Longtemps, les opposants à la souveraineté qui se disaient favorables à des politiques sociales ou économiques de tendances sociales-démocrates se tournaient, par dépit, vers le Parti libéral du Québec (PLQ).

Après le passage au pouvoir de Jean Charest, et de Philippe Couillard, cela est devenu plus compliqué. Pour ceux prêts à prendre le risque d’un vote souverainiste, le PQ était une alternative envisageable. Or, le virage à droite associé aux années de Lucien Bouchard et la politique identitaire de Pauline Marois en ont refroidi plusieurs. La fondation de Québec solidaire (QS), en 2006, et son adhésion à un nationalisme civique en quête d’un État sont venues combler un espace.

Ces reconfigurations entraînent d’intéressantes sous-questions. Par exemple, bien qu’il ait longtemps été difficilement pensable pour un non-souverainiste de voter pour le PQ, un pourcentage très significatif d’électeurs potentiels de Québec solidaire n’hésite pas à voter pour cette formation en dépit de sa profession de foi souverainiste.

Pourquoi? Comment interpréter le retour du PQ au centre gauche sur les questions socioéconomiques? Quels dilemmes cela soulève-t-il pour la gauche québécoise? La tentative du PLQ de Dominique Anglade de se dissocier de l’ère Charest-Couillard au profit d’un positionnement centriste peut-elle brouiller les cartes ?

Respectivement professeur de sociologie à l’UQAM et doctorant en science politique à l’Université de Montréal, nos recherches portent sur le nationalisme, le populisme et les conflits politiques au Québec et au Canada.

Les dilemmes de la gauche fédéraliste

Il y a une dizaine d’années, le philosophe Daniel Weinstock résumait bien les sentiments que partageaient plusieurs fédéralistes de gauche. Pris à devoir choisir entre des politiques sociales de gauche et leur défense du fédéralisme, l’espace partisan québécois leur offrait peu d’options viables.

S’ils s’en tenaient aux programmes des partis traduits par la boussole électorale, ces fédéralistes auraient dû gonfler les rangs du Parti vert du Québec. Aux élections de 2014 et 2018, ce parti n’a cependant reçu que 0,55 % et 1,69 % des suffrages exprimés, bien en deçà du 3,85 % obtenu en 2007. Le parti ne semble pas en mesure de compétitionner avec QS. Cette année, la bourde du chef Alex Tyrrell, qui s’est fait le porte-voix du Kremlin en relayant la propagande russe à propos de la «dénazification» de l’Ukraine, a fait fondre le capital de sympathie que le parti avait en banque.

L’analyse de Weinstock date également d’une époque où «la vague orange» avait suscité les espoirs d’une partie de la gauche fédéraliste qui se reconnaissait dans les valeurs et revendications de la Déclaration de Sherbrooke, portée par le Nouveau Parti démocratique de Jack Layton au fédéral.

Or, Jagmeet Singh n’est pas parvenu à renouveler ce projet d’un fédéralisme asymétrique de gauche, et Alexandre Boulerice peine à faire oublier les gaffes de ses collègues et de l’aile jeunesse du parti au Québec. La gauche fédéraliste québécoise se retrouve donc sans horizon inspirant sur l’échiquier fédéral comme provincial.

Le Parti libéral du Québec: trop peu, trop flou, trop tard

Le PVQ disqualifié, qu’en est-il du PLQ de Dominique Anglade, de QS et du PQ ? Bien que la stratégie de recentrage des Libéraux vise à séduire une partie de la gauche fédéraliste francophone, celle-ci ne semble pas répondre à l’appel. En dépit d’excellentes candidatures, comme celle de Marwah Rizqy, le dur héritage de Charest et Couillard auprès d’une partie de la gauche n’est pas oublié.

En perte de vitesse chez les francophones malgré sa volonté avouée de les reconquérir, les hésitations du parti sur la question linguistique en donne une image confuse. Le recrutement a été difficile, le cadre budgétaire parsemé d’erreurs, le projet ÉCO mal ficelé et le rebranding tardif de la cheffe ont constitué des boulets importants.

Le Parti Québécois: appels de phares à QS et à la CAQ

Dans le camp souverainiste, la campagne est marquée par un regain d’intérêt pour le PQ qui a adopté un programme de centre gauche. Ce regain n’est pas sans lien avec la performance de son chef, Paul St-Pierre-Plamondon, aux débats télévisés.

Des propositions comme l’instauration d’une «PasseClimat» pour le transport collectif, l’augmentation du salaire minimum à 18$, l’augmentation du crédit d’impôt pour solidarité, et la consolidation de programmes sociaux comme les CPE, les soins dentaires, auditifs, ou à domiciles, auraient de quoi séduire l’électorat de gauche. À cela s’ajoutent un plan de lutte aux changements climatiques crédible et une dénonciation des pratiques fiscales et commerciales des géants du web et de l’industrie pétrolière.

Il est cependant difficile de penser qu’un tel programme puisse rallier les électeurs de la gauche fédéraliste pour qui le PQ reste d’abord associé à l’indépendance et au nationalisme. En plus d’être davantage ouvertement souverainiste que lors des campagnes précédentes, le nationalisme plus identitaire porté par le PQ risque de déplaire à cet électorat. Pour ces raisons, le PQ aura certainement plus de succès à ramener chez lui des souverainistes ayant voté pour la CAQ, que des non-souverainistes ayant voté pour QS.

Québec solidaire: professionnalisation et transition écologique

Dans le cadre de cette élection, Québec solidaire est parvenu à aller chercher des candidatures qui augmentent sa crédibilité dans plusieurs dossiers.

L’équipe économique a été consolidée. En santé, Mélissa Généreux et Isabelle Leblanc apportent une forte crédibilité dans le domaine de la santé publique. Guillaume Cliche-Rivard a une expertise sur l’immigration. L’expérience parlementaire accumulée lors du dernier mandat donne également de la crédibilité au parti et à son personnel.

En faisant sa priorité, le parti a probablement réussi à s’imposer comme celui qui répondait le mieux à la crise écologique. Il s’est gardé de susciter des remous sur les questions identitaires. Plusieurs de ses électeurs fédéralistes ont, par le passé, été en mesure de vivre avec son horizon souverainiste. Sa proposition assez vague d’assemblée constituante reste moins rebutante pour l’électorat fédéraliste que l’idée d’un référendum.

Pour ces raisons, QS pourrait bien capturer une bonne partie du vote de la gauche fédéraliste à l’élection du 3 octobre. Cette case est occupée par un Parti vert qui s’est discrédité, et le PLQ semble avoir de la difficulté à se situer. Un vote pour QS devrait apparaître au moins comme un mariage de raison, si ce n’est de cœur, pour une grande partie de cet électorat.

Cependant, si la remontée du PQ se confirme, que la CAQ parvient à capturer près de 38 % de l’électorat et que le Parti conservateur du Québec avoisine les 15 % du suffrage, cela indiquerait que la compétition à cinq partis impose encore un plafond de verre à cette formation. Il faudra s’attendre à un important rebrassage de cartes pour que cette situation débloque.

Frédérick Guillaume Dufour, Professeur en sociologie politique, Université du Québec à Montréal (UQAM) et François Tanguay, Doctorant, Université de Montréal

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

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