Deux sites d'injection supervisée ouvrent bientôt
MONTRÉAL — Après des années d’un travail constant de sensibilisation et de persuasion, deux sites d’injection supervisée ouvriront leurs portes bientôt à Montréal, l’un dans l’arrondissement Ville-Marie, l’autre dans Hochelaga-Maisonneuve.
La ministre déléguée à la Santé publique, Lucie Charlebois, a eu une heureuse surprise vendredi, alors qu’elle se trouvait à Montréal pour visiter les locaux d’un des deux sites: la ministre fédérale de la Santé, Jane Philpott, venait tout juste d’accorder plus tôt dans la journée les exemptions légales requises afin de permettre aux deux centres d’ouvrir leurs portes.
Les sites d’injection supervisée offrent un espace sécuritaire aux toxicomanes et leur fournissent le matériel requis — seringues stériles, tampons de gaze et autres — pour procéder à des injections sans risque. Ce sont les usagers eux-mêmes qui doivent apporter leur drogue.
L’accueil est anonyme et confidentiel et les usagers sont accompagnés sur place d’infirmières et d’intervenants communautaires et psychosociaux.
Le modèle se base sur l’expertise développée par Insite, à Vancouver, le premier site du genre en Amérique du Nord, qui est ouvert depuis 2003.
L’expérience a démontré que de tels sites réduisent le nombre de décès par surdose et la transmission de l’hépatite C et du VIH, deux maladies qui font des ravages chez les usagers de drogues intraveineuses. Vancouver a également connu une diminution des admissions à l’urgence pour des surdoses.
Cette approche permet également aux intervenants de rejoindre les toxicomanes et de les orienter vers des services de santé et sociaux. Dans la métropole de la côte Ouest, quelque 30 pour cent des usagers d’Insite se sont inscrits à des programmes de lutte contre la dépendance.
Pas dans ma cour?
Les sites d’injection supervisée sont souvent confrontés au syndrome «pas dans ma cour», le voisinage étant réticent à accueillir un centre vers lequel convergent les toxicomanes, mais la ministre Charlebois affirme que cette réticence a été vaincue.
«C’est sûr qu’on ne fait jamais l’unanimité, mais il y a un grand consensus social à Montréal», a-t-elle soutenu.
Mme Charlebois a d’abord fait valoir que les utilisateurs sont des êtres humains, vulnérables, qui ont besoin d’un lieu sécuritaire. Mais surtout, elle a ajouté que les résidants y trouvent leur compte avec une réduction des inconvénients liés à l’usage de drogues injectables dans leur quartier.
L’expérience de Vancouver a en effet donné lieu à une réduction marquée du nombre de seringues usagées qui traînent un peu partout et de l’utilisation par des toxicomanes de lieux publics pour des injections.
La réduction des seringues usagées dans l’environnement représente à elle seule une augmentation de la sécurité de tous les résidants, qui pourraient être exposés à des seringues infectées.
Selon le Directeur de la santé publique de Montréal, le docteur Richard Massé, plus de 70 pour cent des utilisateurs de drogues injectées sont porteurs du virus de l’hépatite C et 18 pour cent sont atteints du VIH.
Le fentanyl s’en vient
Dans la seule région de Montréal, on dénombre environ 70 décès par surdose par année, dont 15 à 20 avec des drogues injectables.
Cependant, les risques sont élevés de voir ce nombre gonfler avec l’éventuelle entrée du fentanyl sur le marché montréalais.
Le docteur Massé, soulignant que les décès se comptent désormais par centaines dans le reste du Canada, où le fentanyl est désormais très présent, estime que les sites d’injection supervisée sont plus que nécessaires.
«Le fait d’avoir des sites d’injection supervisée, qui s’ajoutent aux services déjà existants, ça va devenir une pierre d’assise essentielle pour pouvoir répondre à une crise des opioïdes qui va venir d’ouest en est», a-t-il affirmé.
«Le fentanyl n’a pas de frontières et on sait que ça va circuler tôt ou tard, a averti le spécialiste. Il faut le voir comme une réponse aux besoins actuels pour les personnes qui sont là, mais aussi comme la capacité de répondre à des besoins qu’on sent qu’ils sont imminents.»
Les deux premiers sites montréalais seront gérés par les organismes communautaires Cactus (Ville-Marie) et Dopamine (Hochelaga-Maisonneuve).
Deux autres sites sont prévus, soit un deuxième dans l’arrondissement Ville-Marie qui sera géré par l’organisme Spectre de rue et une unité mobile, qui sera menée par l’Anonyme.
Un budget de 12 millions $ sur trois ans sera consacré à cet effort de soutien aux toxicomanes.
La ministre s’oppose aux comités de citoyens
La ministre Philpott rejette pour sa part l’idée de créer des comités de citoyens pour les centres d’injection supervisée.
Cet amendement au projet de loi C-37 était proposé par le sénateur conservateur Pierre-Hugues Boisvenu.
Celui-ci préconisait la création d’un comité composé de cinq à 10 citoyens du quartier où chaque nouveau centre serait implanté. Ce comité consultatif aurait servi à véhiculer les préoccupations des citoyens.
La ministre Philpott estime qu’une telle exigence stigmatiserait les gens qui fréquentent les centres d’injection supervisée, «une population déjà vulnérable».
«Aucun autre service de santé ne requiert la création de ce type de comité de citoyens», a-t-elle précisé en entrevue à La Presse canadienne.
Le Sénat a proposé deux autres amendements approuvés par la ministre. L’un ajoute une période minimale de consultation de 45 jours à la discrétion du ministre de la Santé. Le projet de loi fixait une durée maximale de 90 jours sans préciser de minimum.
L’autre amendement visait à obliger les centres à offrir aux toxicomanes de s’injecter un produit thérapeutique comme de la méthadone au lieu de la drogue achetée de façon illicite.
«Les centres d’injection supervisée existants ne sont pas conçus pour offrir ce type de traitement sur place, a-t-elle expliqué. Donc, cela aurait ajouté une nouvelle obligation qui aurait pu devenir un obstacle pour certains usagers, comme ceux qui ne sont pas encore prêts à accepter de traiter leur toxicomanie.»
La ministre a donc enlevé l’aspect obligatoire et laissé à la discrétion du personnel des centres le choix d’offrir ou non un produit alternatif.
Le porte-parole conservateur en matière de santé, Colin Carrie, est déçu. «Les toxicomanes ont entre leurs mains un produit issu du monde criminel, qui peut contenir du fentanyl ou du carfentanyl, a-t-expliqué. Cela aurait été une bonne occasion de leur proposer une alternative médicale.»
Le député Murray Rankin, du Nouveau Parti démocratique, aurait préféré que la ministre Philpott rejette l’ensemble des amendements du Sénat.
«Ils sont rejetés catégoriquement par les intervenants aux prises avec la crise des opioïdes», a-t-il affirmé.
Le projet de loi C-37 vise, entre autres, à faciliter l’ouverture de centres d’injection supervisée qui avait été rendue plus difficile sous le gouvernement Harper. Il change l’approche conservatrice en matière de lutte contre les drogues en en faisant un enjeu de santé publique plutôt que de criminalité.
«Montréal a dû attendre tellement longtemps et c’est pourquoi nous avons besoin de cette loi», a affirmé Jane Philpott.
Le projet de loi s’attaque également à la production et à l’importation des opioïdes.
La Chambre des communes étudie présentement les amendements proposés par le Sénat. Jane Philpott espère que son projet de loi sera adopté la semaine prochaine.