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«Montréal est en tiraillement, et c’est tant mieux»

Photo: Denis Beaumont/Métro

La présidente du Conseil des Montréalaises ne milite pas que pour les femmes. Cathy Wong souhaite que Montréal établisse des lieux de rencontre où tous les citoyens, incluant les jeunes, les femmes et les minorités visibles, pourront trouver leur place.

Qu’attendez-vous des candidats à la mairie?
Je souhaite voir comment ils vont intégrer les citoyens dans la prise de décisions. J’aimerais voir plus de candidats âgés de moins de 30 ans, mais aussi plus de femmes, plus de minorités visibles. J’aimerais que les élections soient centrées sur le citoyen et non sur des projets immo­biliers et des autoroutes. J’aimerais beaucoup voir l’analyse différenciée selon les sexes (ADS) intégrée dans notre façon de gérer la ville. Ça veut dire qu’on prendrait en considération les besoins différenciés des hommes et des femmes quand vient le temps de penser des projets. Souvent, on développe un nouveau quartier et on réalise seulement après qu’il n’est pas du tout adapté aux poussettes ou aux grandes familles. Je souhaite que les élus comprennent les besoins différenciés entre les sexes, mais aussi entre les jeu­nes et les moins jeunes, et au sein des communautés culturelles. C’est la première étape pour garder les familles ici.

Comment réussit-on à placer le citoyen au cœur des décisions?
Dans les quartiers, il faut créer des lieux de rencontre. Pour moi, à Montréal, toutes sortes de rencontres sont possibles quand on crée les bons aménagements. Il faut réfléchir à un urbanisme qui prenne en considération la prise de possession des lieux par le citoyen. Lorsque des Québécois côtoient d’autres groupes, les différences s’effacent, et la cohabitation devient pos­sible. C’est ainsi que les communautés culturelles s’approprient leur quartier et désirent s’impliquer. Mes parents sont arrivés ici comme immigrants. J’ai grandi dans une famille qui considérait que la ville ne leur appartenait pas. La ville était un lieu d’accueil, un refuge, mais tout ce qui arrivait autour, elle devait le subir.

L’intégration des nouveaux arrivants est souvent difficile. Que faisons-nous de travers, d’un côté comme de l’autre?
C’est important de dire qu’il y a du travail à faire des deux côtés, tant chez la majorité que chez les minorités. Il y a autant d’exclusion que d’autoexclusion. Ma famille a beaucoup adopté le discours de l’autoexclusion : nous sommes une famille chinoise, nous nous impliquons dans la communauté chinoise, et ce qui se passe autour ne nous concerne pas. Du côté de la majorité, le problème, c’est la polarisation du débat. Quand on parle d’immigration, tout est noir ou blanc. On a du mal à en parler de façon inclusive. Ce débat a un impact réel sur l’immigrant, qui est toujours vu comme l’autre. Quand vient le temps de s’impliquer, il ne se sent pas concerné et il a souvent le syndrome de l’imposteur. Je l’ai vécu : souvent, j’étais la seule représentante d’une minorité, la seule femme ou la seule jeune à siéger à un conseil d’administration. Dans ces cas-là, on se sent instrumentalisé parce qu’on nous demande d’être «la voix» de la minorité.

Doit-on forcer les choses et demander que des sièges pour les jeunes, les femmes et les minorités visibles soient débloqués sur les conseils d’administration?
Je crois qu’à court terme, il le faut, malheureusement. Toute la question de la discrimination positive et des quotas est encore un mal nécessaire. Il faut un seuil minimum de femmes, par exemple, pour que leur opinion soit prise en considération. Quand on est la seule personne de notre groupe autour d’une table, c’est très difficile de faire valoir son point de vue. On est parfois intimidé.

Vous êtes née ici et avez été élevée à Verdun, avec des valeurs sino-vietnamiennes très traditionnelles. Malgré votre tiraillement identitaire, dont vous parlez ouvertement, vous vous en êtes plutôt bien tirée. Est-ce que Montréal devrait miser sur ses tiraillements identitaires plutôt que de les voir comme des problèmes?
J’ai vécu une déchirure identitaire. Cette déchirure est un problème lorsqu’on met les deux identités en opposition et qu’on ne voit que les différences. On passe tous par un tiraillement à un moment ou l’autre de notre vie, et il faut en profiter pour s’enrichir. Aujourd’hui, mes identités sont toujours en conflit, mais pour moi, c’est une bonne chose. Il n’y a rien qui me fait plus peur qu’une personne qui est 100 % sûre de son identité et qui ne la remet jamais en question. L’identité, c’est en évolution et ça doit rester ainsi. Montréal est une ville en perpétuel tiraillement, et c’est tant mieux. Une des choses qui me dérangent dans le débat qui a cours actuellement, c’est à quel point j’ai l’impression qu’il faut mettre l’identité québécoise dans un musée. Moi, ça me fait peur.

Ça semble être simple pour vous de s’impliquer. Vous n’êtes pas atteinte du cynisme qui touche une bonne majorité de Montréalais?
Je partage le cynisme. Mais pour moi, c’est synonyme d’action, c’est un moteur. Tenter de comprendre la ville et m’impliquer est un remède au cynisme. Mais une part de moi reste cynique, critique et déçue.

Le saut en politique, c’est pour bientôt?
Je n’y songe pas présentement. Est-ce que ça va venir plus tard? Assurément. Mais mon travail de chien de garde me passionne davantage pour le moment. Je tiens à mon indépendance, pour remettre en question certaines politiques.

  • Montréal en rafale

Montréal en un mot? Bleue, parce qu’elle est entourée d’eau et qu’on l’oublie trop souvent.
Une ville inspirante? San Francisco.
Une Montréalaise inspirante? Ethel Stark, chef d’orchestre et fondatrice de la Symphonie féminine de Montréal.
Votre lieu favori? Le boulevard Saint-Laurent, où toutes les cultures cohabitent.
Une chose qui manque à Montréal? L’accessibilité universelle pour les personnes à mobilité réduite.

  • Quel avenir pour le quartier chinois?

Cathy Wong s’est longtemps demandé si le quartier chi­nois était encore nécessaire. D’une importance capitale pour ses parents, qui le voient comme un repère, le quartier chinois ne suscite pas chez elle de senti­­­­­­ment d’appartenance. Elle y voit toutefois des valeurs qu’il faudrait garder en tête pour le développement de Montréal. «Je trouve qu’on vit dans une ville où on n’a plus le temps de contempler, de s’arrêter, de jaser, indique-t-elle. Pour moi, le quartier chinois, avec de la Gauchetière qui est piétonne, où on fait du tai-chi, où on prend le thé, est un lieu où les gens prennent le temps de ralentir le rythme. Ces lieux de rencontre sont importants, tant qu’ils demeurent inclusifs. Après, qu’ils s’appellent quartier chinois ou italien, on s’en fout!»

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