«Le plaisir d’enseigner croît avec l’usage»
Depuis 14 ans, David Tremblay tente d’inculquer des notions de géographie et d’histoire aux jeunes du secondaire. Plus les années passent et plus son métier le passionne, malgré ses conditions de travail qui se détériorent et malgré les changements constants apportés aux programmes d’enseignement. Le professeur de l’école Père-Marquette, située dans l’arrondissement de Rosemont-La Petite-Patrie, a accepté de parler de la réalité de son métier à Métro, à l’occasion de la Semaine des enseignants.
Pourquoi êtes-vous devenu enseignant?
Quand j’ai fais mon choix au cégep, je me suis rappelé que, quand j’étais jeune, je m’étais dit que j’allais devenir prof, que j’allais donner des cours et que ça serait cool. Alors, je me suis inscrit en enseignement et j’ai découvert au fur et à mesure que [ce métier] rejoignait pleins d’aspects de ma personnalité. Je fais de la musique et je suis très créatif. Pour enseigner, je crée mon matériel et je crée mes activités pour qu’elles soient variées. Avec mes élèves de troisième secondaire, j’ai fait un jeu de révision sur l’histoire des Amérindiens. Avec la prof de science, j’ai fait aussi un jeu de CSI: Rome. Les élèves doivent trouver qui a tué l’empereur. Ça demande beaucoup de temps. C’est du «over time». Dans le temps que je passe à l’école, je n’ai pas le temps de faire tout ce que je veux faire. Sinon, je ne pourrais pas donner des cours selon mes standards.
Le gouvernement veut s’assurer que les enseignants passent 35 heures par semaine à l’école. Est-que cette proposition changerait quelque chose dans votre emploi du temps?
Ça ne changerait pas beaucoup de chose, dans le sens je le fais déjà. Et plusieurs de mes collègues aussi. Mais il y a le principe. C’est comme dire qu’on ne sait pas gérer notre temps. Si j’ai un rendez-vous chez le dentiste qui me fait manquer une période, il faut que j’avertisse mon patron. Il faut que mon absence soit officialisée parce que sinon, je vais mal paraître, même si j’ai mis plus de 120 heures depuis le début de l’année dans ma préparation. [Cette exigence du gouvernement] est pour l’infime minorité qui, comme dans n’importe quel métier, fait toujours le minimum. Pour l’autre majorité, c’est infantilisant. Ce n’est pas reconnaître l’autonomie professionnelle. Il y a des limites à tout chronométrer.
Le gouvernement veut augmenter le ratio maître/élèves et faire en sorte que les élèves ayant des difficultés particulières ne prennent plus la place de deux ou trois élèves dans une classe. Expliquez ce que c’est d’enseigner à un gros groupe d’élèves qui inclut plusieurs jeunes avec des difficultés?
On le fait comme on peut. Les élèves n’agissent pas de la même manière avec tous les professeurs. Ce sont des petits comportements à prévenir constamment. Il faut prévenir toutes les situations problématiques dès qu’ils entrent dans la classe. Parfois, ils ne veulent pas travailler alors il faut les encourager. Parfois, ils ne voudront rien savoir. Ça dépend de leur journée.
Êtes-vous formé pour gérer ces élèves?
Pas vraiment. Les éducatrices qui s’occupent de ces élèves passent dans les classes pour expliquer les troubles de comportement. Les élèves savent ce que c’est et ils acceptent [ceux qui en sont atteints]. Il n’y pas vraiment de trucs pour gérer ces élèves parce qu’ils sont tous différents. Il y a celui qui est dans sa bulle, un autre qui ne semble pas être autiste et il y a l’autre qui est vraiment spécial. Ce sont des relations humaines à gérer.
«Depuis que j’ai commencé dans le métier, on nous en demande toujours plus, avec moins de ressources. Pendant une journée, un prof court partout. Des fois, j’ai même pas le temps de regarder mes courriels.» –David Tremblay, Enseignant d’histoire et de géographie à l’école Père-Marquette
Les gouvernements se succèdent à Québec et à chaque fois, ils proposent des changements au milieu de l’éducation. Qu’est-ce que Québec ne comprend pas sur l’éducation?
En histoire, les changements viennent des fonctionnaires qui évaluent les programmes. Depuis 10 ans, le programme d’histoire a beaucoup changé. À chaque fois, on change le matériel. C’est du niaisage. Je ne peux plus utiliser le matériel que j’ai fait il y a quelques années parce que le programme a changé. Alors, je refais le matériel.
Si vous devenez ministre de l’Éducation demain matin, qu’est-ce que vous faites pour améliorer la situation dans les écoles?
Je paye les professeurs 1M$! (Rires) Je mets plus d’argent dans les écoles pour qu’il y ait plus de services. Ici, on a une orthopédagogue qui doit s’occuper de tellement d’élèves. Je donnerais plus temps à tout le monde. J’arrêterais de surcharger les enseignants pour favoriser le travail en équipe et leur donner le temps de faire les choses. Quand on fait tout rapidement, on ne fait jamais les choses bien. Idéalement, l’école serait autonome et le directeur aurait les coudées franches. On est tellement souvent dans le mur-à-mur alors que les problèmes sont tellement multifactoriels.
Le tiers des enseignants quitte la profession dans les cinq premières années de pratique. Vous avez dépassez ce seuil, mais pensez-vous terminer votre carrière dans l’enseignement?
Je pense bien. J’aime vraiment ce que je fais. J’aime vraiment être avec les élèves. Je le réalise avec les années: le plaisir croît avec l’usage. Je me sens bien dans l’école. Je ressens les côtés positifs de mon travail et cela surpasse les aspects négatifs qui peuvent en convaincre de s’en aller. Je me vois pas faire autre chose.