Financer la nostalgie
Il y a quelques raisons valables de s’opposer à la fin de la distribution du courrier à domicile. Contre toute surprise, les syndicats s’opposent aux 8000 pertes d’emplois. Les environnementalistes pourraient souligner le fait qu’au lieu qu’un facteur utilise un seul véhicule motorisé pour distribuer le courrier dans une région donnée, en abolissant le courrier à domicile, ce seront dorénavant des millions de Canadiens qui se déplaceront en char pour aller cueillir leurs lettres et colis. Les personnes à mobilité réduite peuvent s’inquiéter de voir leur accès à un service essentiel être compliqué, mais si, comme l’explique brillamment Pierre-Yves McSween, «ce n’est pas parce qu’une portion de la population a besoin d’un service que l’on doit universaliser».
Il y a donc certainement quelques discussions à y avoir pour atténuer les sources de mécontentement de la population de voir disparaître un métier qui a visiblement la cote dans l’imaginaire collectif. Personnellement, j’ai eu une petite peine parce que factrice avait toujours été mon plan B au cas où devenir une vedette du commentariat ne fonctionnerait pas : tu prends de grandes marches santé le matin et tu écris des romans qui ne seront jamais publiés l’après-midi. La belle vie. J’ai sûrement une vision beaucoup plus romantique du métier de facteur que les dirigeants syndicaux. Ça m’appartient.
Pour le reste, force est de constater que le service postal canadien est désuet et, sans l’abolir, puisqu’il est nécessaire, le compromis de faire quelques pas pour aller le chercher m’apparaît tout à fait raisonnable. Or, mis à part les arguments que j’ai évoqués plus haut, certains mettent de l’avant des raisons purement nostalgiques pour le maintenir en vie. J’ai lu dans une pétition des mots romantiques comme «tradition canadienne», «contact humain», des concepts qui n’ont pas grand-chose à faire dans la saine gestion d’un service, aussi essentiel soit-il.
«De plus, plusieurs personnes vivant seules n’ont que leur facteur à qui parler dans leur journée. On oublie trop souvent que des gens seuls, oubliés par leur famille se confient souvent aux facteurs et aiment le fait que le postier prenne le temps de les écouter et bavarder un peu», écrit-on dans la pétition. Je veux bien, mais on ne parle pas d’un service social, ici, on parle de courrier. D’ailleurs, combler les carences affectives des Canadiens ne fait pas partie de la définition de tâches du facteur.
Le système postal canadien est important, particulièrement dans un pays aussi étendu que le Canada, caractérisé par ses régions éloignées. Il est primordial que tous aient accès à un prix juste à la livraison de leur courrier et que ce service ne soit pas laissé exclusivement aux mains d’intérêts privés. Mais pleurer sa disparition en évoquant des facteurs purement émotifs, c’est faire une caricature de son utilité réelle.