Et le grand prix du chauvinisme est remis à…
Des nominations comme celle de Dany Laferrière à l’Académie française me replongent toujours avec fascination dans cette faculté que nous avons de nous approprier égoïstement le succès d’autrui. Mais ce qui me fascine davantage encore, c’est comment une personne aux identités multiples comme Dany Laferrière, qui a grandi en Haïti, est devenu écrivain à Montréal et partage sa vie entre New York, Miami et bientôt Paris, j’imagine, réduit en pièces notre chauvinisme et la conception que l’on s’en fait. Cette désorganisation de notre fierté nationale se concrétise lorsque l’on se met à se demander s’il est légitime d’être fier du succès de Dany Laferrière, ou que l’on se met à distribuer les titres de fierté par nationalité.
Jeudi midi, alors que l’on venait d’apprendre la nomination du premier Haïtien, du premier Québécois, du premier Canadien, du deuxième noir à l’Académie Française, un animateur de la première chaîne de Radio-Canada demandait à l’illustre écrivain : «Qui est honoré par cette nomination? Le Québec, Haïti, le Canada?».
S’il ne savait pas que le poste d’académicien requérait des compétences en diplomatie, Dany Laferrière l’apprenait sur-le-champ. Après une séance de patinage, de façon à dorloter les égos de tout un chacun, l’écrivain en était venu à répondre par un certain flou à cette question vaseuse. Une réponse qui, visiblement, n’a pas contenté l’animateur, qui l’a relancé de façon plus directe : «Qui a le plus de raisons d’être fier?» «Pourquoi ne pas se mettre à deux, pourquoi diviser l’émotion?» a sagement répondu l’auteur de Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer, à cette question absurde.
Lorsque quelqu’un réussit, tout le monde veut s’approprier un peu de son succès. Les psychologues vous expliqueraient certainement mieux que moi par quel mécanisme s’enorgueillit-on ainsi des réussites de nos semblables. Je n’ai personnellement aucune incidence dans le succès de Dany Lafferrière. Au mieux, un ensemble de facteurs, des gens, de politiques publiques, peuvent avoir créé un terreau fertile à son épanouissement artistique. On dit par exemple qu’Arcade Fire a pu trouver une sorte de synergie créative mystérieuse à Montréal expliquant son succès. Mais qui est vraiment responsable de cette synergie? Gérald Tremblay? Un chroniqueur de feu le Mirror? Le gars des bagels St-Viateur? La difficulté de répondre à cette question reflète le peu d’assises sur lesquelles repose notre chauvinisme.
Remarquez, d’ailleurs, combien cette fierté patriotique est à sens unique, les échecs, eux, n’étant lamentablement jamais partagés. Sauf une fois, dans un bar à Paris, quelqu’un m’a dit qu’il avait un lien de parenté avec le Roi Heenok. Sinon, qui revendique patriotiquement d’avoir grandi sur la même rue que Jean-François Harrisson? Combien aurait payé Tim Horton’s pour ne pas être nommée dans la première entrevue qu’a accordée Karla Homolka à sa sortie de prison? Quand dira-t-on que c’est sûrement son passage à Montréal qui a inspiré à Luka Rocco Magnotta son sordide crime? Jamais. Parce qu’on n’a pas plus à voir avec les horreurs commises par ce sinistre individu qu’on n’en a avec le succès de Dany Laferrière.
Et pourtant, on s’en pète allègrement les bretelles. Même le Premier ministre Harper, qui n’est d’ordinaire pas tellement friand de littérature, y est allé d’un accès de patriotisme francophone qu’il s’est bien fait remettre à la figure par Xavier Dolan dans un échange désormais célèbre.
Mais pour revenir à la question qui semble nous obséder : qui, devrait être fier de l’accession de Dany Laferrière à l’Académie française? Je dirais sa maman.