Comment survivre dans un monde dominé par les femmes?
C’est une bonne et une mauvaise nouvelle : la tuerie qui a eu lieu à Santa Barbara vendredi passé n’a presque pas eu d’échos chez nous. Bonne parce qu’on ne cesse de dire combien la surmédiatisation de ces tueries confère à leurs auteurs une aura de héros susceptible d’inspirer d’autres esprits dérangés. Mauvaise parce que c’est comme si c’était rendu banal. Seulement sept morts? Bah. Mauvaise aussi parce que la médiatisation qu’on en fait passe à côté la plupart du temps du caractère haineux et misogyne de la tuerie en question.
Bien sûr, on dira que le tueur était d’abord et avant tout malade. Syndrome d’Asperger, selon la famille d’Eliott Rodger. Mais le syndrome d’Asperger ne tue pas, pas plus, apparemment, que la rubéole ou le choléra. En revanche, on sait maintenant que le jeune homme s’était enfermé dans une spirale haineuse misogyne l’emmenant à croire qu’il subissait une grande injustice vis à vis des femmes. La misogynie seule ne tue pas non plus. Mais il s’agit d’un mal répandu, qui rend, avant même de prendre en considération le tort qu’elle fait subir aux femmes, tant d’hommes malheureux.
Pourquoi tant d’hommes non contents de leur sort se réfugient dans une haine de l’autre sexe, seule explication possible de leur propre échec? Pourquoi tant de privilégiés trouvent comme bouc-émissaires des personnes qui n’ont ni leurs privilèges de race, de sexe, d’âge ou de richesse? Illustrant bien cette situation de privilégiés, cette citation attribuée à Margaret Attwood circule en ce moment: «Men are afraid that women will laugh at them. Women are afraid that men will kill them». Ça se comprend, d’une certaine manière: comment expliquer son échec dans un monde qui, selon tout ce qu’on nous en avait dit, devrait nous avantager? L’échec doit être d’autant plus cruel que le but semble facile à atteindre. D’où la hantise du rire. Et beaucoup de frustrations.
Lorsque je lis les récriminations de certains masculinistes, ce que j’en comprends, c’est que ces hommes se sentent persécutés partout où, au fond, ils ne peuvent jouir de leur privilège de mâle blanc, qu’ils ont intériorisé comme un dû. Alors que le mouvement féministe vise à rétablir l’égalité entre les sexes, le mouvement masculiniste ne vise par à rectifier certaines inégalités dont seraient victimes les hommes, mais à récupérer leurs privilèges. Ça, c’est connu.
Mais il y a aussi tout un discours voulant que les hommes ne sachent plus où se situer, subissant une pression pour incarner leur virilité – Eliott Rodger utilise l’expression «true alpha mâle» – dans un monde où ouvrir la porte à une fille est de moins en moins pertinent. Pourtant, des tas de modèles masculins arrivent à concilier tout ça. En fait, la plupart des héros contemporains ne sombrent pas dans le machisme. À part lui, mettons. Je compte même plusieurs gars très inspirants dans mon entourage qui se considèrent féministes. Ça ne fait pas d’eux des castrats. Ça ne fait d’eux que des personnes qui reconnaissent que certaines inégalités subsistent, et qu’ils n’en sont pas les principales victimes. Ça fait aussi d’eux des personnes fières, qui ne s’apitoient pas sur l’injustice qui ne s’abat pas réellement sur eux. Ça en fait des alliés, et ça, déjà, c’est une bonne façon d’être un héros.
Il devra y avoir tout un travail de réflexion sur ce qui génère cette misogynie victimisante chez certains jeunes hommes. En attendant, j’ai une piste de solution temporaire. Scott Peck a fait une fortune avec son essai Le chemin le moins fréquenté. Ça commence de même: «La vie est difficile». Je vous épargne 12$ et des heures de psychopop en vous révélant que vous n’avez pas vraiment besoin de lire la suite du livre. J’ajouterais seulement: «La vie est difficile. Pour tout le monde».