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1914-18: un fusil dangereux… pour le tireur

Les soldats canadiens pendant la Première Guerre mondiale détestaient tellement leur fusil Ross que certains n’hésitaient pas à s’en débarrasser sur le champ de bataille pour le remplacer par l’arme d’un allié tombé au combat.

Le fusil Ross avait été conçu par un inventeur écossais, Charles Ross, qui en a vendu des exemplaires au gouvernement canadien bien avant le début de la Grande Guerre.

Aux yeux de Sam Hughes, l’excentrique ministre fédéral de la Milice, le Ross fabriqué au Canada était une arme très précise, parfaite pour ses soldats. Mais la troupe a réalisé rapidement que ce fusil, qu’elle surnommait «le gourdin canadien», n’était pas adapté pour la guerre des tranchées. Elle lui préférait le robuste Lee-Enfield de leurs camarades britanniques. Les soldats canadiens cherchaient à s’en procurer un dès qu’ils en avaient l’occasion.

Le Ross, qui tirait des munitions de .303, était plus long que le Lee-Enfield; il était aussi plus lourd. L’arme représentait un fardeau pour un soldat confiné dans un espace restreint comme une tranchée.

Quand on s’en servait avec une baïonnette, le couteau avait tendance à tomber. Le fusil pouvait aussi s’enrayer à cause de la poussière et de la boue. On ne pouvait s’en servir qu’avec des munitions d’une certaine qualité: il n’y avait pas de problème avec les cartouches fabriquées au Canada, mais avec celles produites au Royaume-Uni, c’était une tout autre histoire. Pire encore: on pouvait facilement se tromper en montant la culasse. Dans ce cas-là, on pouvait quand même tirer, mais avec un résultat navrant: le fusil pouvait exploser au visage du tireur. Du jamais vu pour des fusils à répétition.

«Les conditions extrêmes de la guerre de tranchée ont permis de souligner les imperfections du fusil», a écrit G.W.L. Nicholson, du service historique de l’armée canadienne.

Les autorités canadiennes ont tenté de convaincre leurs soldats des qualités du Ross, mais au printemps de 1915, plus de 3000 hommes, faisant fi des menaces de sanctions, avaient remplacé leur fusil par un Lee-Enfield.

Au lendemain de l’attaque au gaz à Ypres, en Belgique, en avril de cette année-là, un officier canadien a écrit: «C’est un meurtre d’envoyer nos hommes contre l’ennemi avec une telle arme». Au sujet de cet épisode de la Première Guerre mondiale, l’histoire officielle canadienne raconte que le mécanisme du verrou de certains fusils a bloqué au cours de la bataille. Les soldats ont dû se servir de leur talon de botte ou d’une pelle pour les débloquer.

Même si le ministre Hughes a vigoureusement défendu le fusil, la 1ère Division canadienne est parvenue à s’en débarrasser en 1915. L’année suivante, les autorités militaires britanniques passèrent outre aux objections du ministre, permettant aux autres militaires canadiens d’adopter le Lee-Enfield.

«De par sa fabrication même, le Ross n’était pas le meilleur choix pour l’armée canadienne, a reconnu un expert en arme d’épaule de l’Arizona, Ian McCollum. Il est difficile de blâmer quiconque voulait se débarrasser de tous ces fusils et acheter une nouvelle arme.»

Sa défense du fusil Ross a contribué à la chute politique de Sam Hugues, qui démissionna de ses fonctions en novembre 1916.

«Hugues a défendu le fusil en affirmant, non sans raison, que le vrai problème était la qualité des munitions britanniques, mais il passait à côté de l’essentiel, soutient Mark Humphries, un historien de l’université Wilfrid-Laurier, en Ontario. Le Lee-Enfield était plus robuste, plus fiable sur un champ de bataille, tandis que le Ross était une meilleure arme sportive. Mais Hughes ne demandait pas aux soldats canadiens d’aller à la chasse, il les envoyait se battre pour défendre leur vie. Sur ce point, le Lee-Enfield leur donnait une meilleure chance de survie.»

Les fusils Ross furent retournés au pays; certains furent vendus à des chasseurs. Ironie du sort, d’autres retournèrent en Grande-Bretagne au début de la Deuxième Guerre mondiale en raison de la pénurie d’armes qui sévissait à ce moment-là.

Quant au Lee-Enfield, les soldats canadiens l’utilisèrent pendant deux autres guerres, avant son retrait définitif en 1955.

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