Culture

L’ode à Paris de Dany Laferrière

L’ode à Paris de Dany Laferrière
Photo: Pablo A. Ortiz

«Je suis comme le chat. J’apparais et je disparais», répond Dany Laferrière lorsqu’on lui demande dans quelle ville il habite. Avec son dernier ouvrage, l’auteur a surgi en plein cœur de Paris, avec ce qui est assurément «le moins académique des livres d’académiciens».

Autoportrait de Paris avec chat est un objet 
particulier. Ses 300 pages contiennent plus de 1000 dessins en couleurs qui, comme le texte qui les accompagne, proviennent directement de la main de l’auteur de L’énigme du retour et de Pays sans chapeau. Pas une bande dessinée, ni un roman graphique, et certainement pas un roman traditionnel.

«J’ai fait un livre avec des dessins, je ne suis pas dessinateur», assure Dany Laferrière, qui 
préfère parler d’un «roman dessiné».

À travers un joyeux dédale de formes et de couleurs, on suit l’écrivain qui prépare son entrée à l’Académie française en compagnie de son alter ego félin.

Sur le chemin de l’immortalité, le duo croise ceux qui ont bâti la mythologie littéraire de la Ville Lumière et fait sa gloire: la faune de Saint-Germain-des-Prés, les existentialistes, les 
exilés américains, les chantres de la négritude, les esthètes, les contemporains, les classiques et les grands oubliés.

Tout cela (et même une brève apparition de Kim Kardashian!) à travers les yeux de Dany Laferrière, l’amoureux des mots et des lettres, qui observe de sa fenêtre le spectacle de la vie 
parisienne.

«C’est en partie mon panthéon personnel, oui, mais pas seulement. Ce sont ceux qui incarnent, dans mon imaginaire, et dans l’imaginaire populaire, le mieux Paris, mélangés à d’autres qui sont moins connus ou qui auraient intérêt à être connus.»

«C’est la plus belle ville du monde. C’est la ville qui a mis l’esprit au sommet. Paris est d’une netteté, 
c’est un diamant.» – Dany Laferrière

«Si je m’attarde à Boris Vian, par exemple, ce n’est pas parce qu’il est l’écrivain que je préfère, mais parce qu’il est l’un des plus Parisiens. Il cumule, il rassemble autour de lui beaucoup d’autres. Si on dit Vian, on dit aussi Miles Davis, on dit Gréco, Sartre, Simone de Beauvoir, les caves de Saint-Germain-des-Prés, le Café Flore, etc.»

Bref, des personnages qui suscitent des images?

«Oui! Pour que je puisse dessiner, répond avec son large sourire celui qui a été officiellement reçu à l’Académie française en 2015. Je ne suis pas un dessinateur, il faut que je puisse avoir des têtes faciles à faire. On n’a qu’à mettre un visage rond avec une cigarette au bec et on reconnaît Jacques Prévert. On le met seul à une terrasse et on a accès à l’être le plus singulier de Paris.»

Des êtres singuliers, Autoportrait n’en manque pas, et le lecteur est invité à butiner de l’un à l’autre.

«Quelqu’un qui aime les chats aurait intérêt à connaître Paul Léautaud, qui a eu 300 chats dans sa vie. Qui dit mieux? Quelqu’un qui aime la solitude, qui a une mythologie de l’hôtel parisien, aurait intérêt à connaître Albert Cossery, qui a vécu plus de 60 ans dans une chambre d’hôtel.»

«Comme beaucoup de mes livres, on peut l’ouvrir et commencer à le lire à n’importe quelle page. On peut lire un passage, en sauter un autre, s’arrêter et y revenir, conseille son auteur. C’est comme la technique du buffet chinois. Vous faites votre plat vous-même, puis, finalement, vous finissez par tout essayer.»

«On y rentre comme dans une peinture primitive haïtienne, poursuit l’enfant de Petit-Goâve à propos de sa nouvelle création. On y plonge et, à un moment donné, sans le savoir, on suspend notre esprit critique. On est à l’intérieur, on découvre un monde. Il n’y pas de distance possible, tout est au premier plan. Vous entrez ou vous n’entrez pas. Et si vous entrez, vous n’en sortez plus.»

De cet ouvrage iconoclaste émane un plaisir évident. Celui d’un auteur qui, à 65 ans, après une vingtaine de publications, parvient encore à explorer de nouvelles zones de création.

«Il a fallu me l’enlever des bras parce que j’aurais pu continuer indéfiniment, avoue le créateur avec candeur. Lorsqu’on est heureux de faire quelque chose, on continue.»

«Je rencontre beaucoup de gens qui dessinent mieux que moi et qui n’ont pas osé faire un livre comme le mien, estime celui qui a amorcé sa carrière littéraire avec le sulfureux Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer. J’espère qu’ils oseront maintenant. Nous pouvons tous faire des objets d’art, nous en avons les moyens. C’est à la portée d’une volonté, d’une persévérance. Le talent est important, mais ce n’est pas le plus important. Le plus important, c’est le courage. Il y a tellement de gens de talent, mais il y en a peu qui sont allés au-delà de leur énergie première. C’est comme un champion qui s’entraîne et qui dépasse sa première fatigue. Vous entrez dans une autre zone. C’est extraordinaire, vous êtes allé au-delà de vous-même.»

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