Culture

La misère des niches: Visite dans le Far Web

La misère des niches: Visite dans le Far Web
Photo: Josie Desmarais/Métro

Chroniqueur de musique depuis 35 ans, Alain Brunet mène, dans son livre La misère des niches, une longue enquête sur le plus grand bouleversement social depuis l’avènement de l’ère industrielle: la révolution numérique.

Les discussions sur Facebook tournent à la foire d’empoigne? Les organisations politiques et religieuses extrémistes rayonnent? Les journaux traditionnels agonisent? Les théories du complot fleurissent? La plupart des artistes vivent plus que modestement? On diffuse toujours les mêmes chansons?

Tout cela est vrai et est directement lié à la révolution numérique, à ses algorithmes qui tendent à nous rendre intellectuellement paresseux et à la dictature du clic qui encourage subrepticement les commentaires-chocs.

«Si tu génères un million de clics, les recettes à partager entre un auteur-compositeur-interprète et son équipe s’élèveront à… 7 000$», confie le volubile journaliste Alain Brunet, selon qui nous vivons sous «la dictature des effets spéciaux», d’après le mot du journaliste et directeur de l’édition espagnole du Monde diplomatique, Ignacio Ramonet.

Il s’agit donc d’une ère culturelle où seules quelques mégastars, comme Justin Timberlake, Ariana Grande ou Justin Bieber, peuvent très bien gagner leur vie. Les autres, comme des dizaines de nos artistes locaux, peuvent se tirer convenablement d’affaire, comme le fait un col bleu, mais cela ne dure que quelques années.
Il est donc impossible désormais de parer aux coups durs ou de programmer une fin de carrière.

Cela est en grande partie attribuable au mode de référencement des diverses plateformes qui nous redirigent vers ce que nous sommes au départ, précise Alain Brunet.

«En musique, j’aime absolument tout. Ce qui m’intéresse, c’est la qualité, l’imagination et la créativité. Que ce soit issu des écoles sérieuses ou des milieux populaires, cela n’a aucune importance. Lorsqu’on s’exerce à le saisir, le talent se manifeste assez rapidement.» – Alain Brunet, journaliste culturel

«Nous sommes dans une culture de l’éphémère. Et cela touche non seulement les créateurs mais aussi toutes les personnes qui gravitent autour. On pense aux arrangeurs, aux musiciens et autres relationnistes, ainsi qu’à tous ces journalistes indépendants qui vivaient de la couverture musicale il n’y a pas si longtemps», soutient Alain Brunet en substance.

N’allez pas croire pour autant qu’il réclame un shérif dans le Far Web pour réguler les sommes versées aux artistes et surveiller les gens qui téléchargent illégalement, car, écrit-il dans son passionnant essai, cela reviendrait à tenter de «mettre des feux de circulation dans la galaxie».

La solution? Elle passe par une éventuelle prise de conscience des créateurs. Tant qu’ils ne se fédéreront pas et ne feront pas pression sur les gouvernements, en créant par exemple des plateformes alternatives et des moyens de pression technico-juridiques, l’univers internet ressemblera au capitalisme sauvage tel qu’il régnait en Occident avant le New Deal, lui-même une réponse, positive, au krach boursier de 1929.

Cependant, le journaliste demeure optimiste: cette période sombre où règne une certaine doxa libertarienne de l’économie ne saurait durer éternellement et les choses devraient s’améliorer pour les jeunes générations.

«Quand on atteint le fond du baril, il y a des fenêtres historiques qui peuvent s’ouvrir. Prenons la ville de Detroit : c’était une ville à l’abandon il y a quelques années et, en ce moment, on y trouve un bouillonnement de créativité avec des centaines de jeunes innovateurs qui s’y installent. Dans 10 ans, ça pourrait devenir une grande force, Detroit. Pourquoi ne pas imaginer cela de manière généralisée sur Internet?»

Qu’est-ce qu’une niche en langage internet?

Selon Alain Brunet, «c’est tout ce qui n’a pas de circulation exponentielle».

«Autrefois, en marketing, ce mot signifiait quelque chose d’extrêmement spécialisé, plaide le journaliste de La Presse. Maintenant, dans les configurations Facebook, Google, YouTube, c’est tout ce qui est relatif à un marché régional ou même national et qui n’est pas anglo-américain. Même des émissions grand public au Québec sont des niches, selon les critères d’internet.»

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