Culture
03:30 28 février 2019 | mise à jour le: 27 février 2019 à 22:55

La fin des terres: la lumière au bout du tunnel

La fin des terres: la lumière au bout du tunnel
Loïc Darses. La fin des terres est présenté en première samedi au Quartier latin en clôture des Rendez-vous Québec Cinéma. Le film prendra l’affiche à la Cinémathèque le 12 mars et à partir du 22 mars au Cinéma Moderne. Photo: Josie Desmarais/Métro

Détruire pour mieux construire. Ce pourrait être le leitmotiv derrière le documentaire La fin des terres, qui examine le rapport de la jeunesse à la question nationale québécoise.

D’un point de vue formel, le premier film de Loïc Darses, 25 ans, est lui-même déconstruit. Ici, point d’images d’archives ou d’entrevues face à face. Que de longs plans-séquences balayant lentement des lieux marquants de l’histoire du Québec (Manic 5, la Grande Mosquée de Québec, l’Assemblée nationale), au son d’une musique hypnotique signée Tim Hecker.

Par-dessus cette trame impressionniste, la voix de 17 individus, qui ont en commun d’être trop jeunes pour avoir voter lors du référendum de 1995.

On ne verra jamais leur visage et leur nom. Ce n’est que par leur voix qu’on pourra reconnaître l’auteure et députée QS Catherine Dorion, l’ex-Dead Obies Jean-François Ruel (alias Yes McCan), la militante crie Maïtée Labrecque-Saganash ou encore l’essayiste et chroniqueuse Aurélie Lanctôt.

Leurs paroles se recoupent, s’additionnent, parfois se contredisent.

Elles partagent la volonté d’aller plus loin que le cul-de-sac identitaire actuel, le rejet de la morosité ambiante et d’une identité nationale exclusive. Et le désir de tourner une page d’histoire bien remplie par la génération précédente, pour écrire la leur.

«Nous sommes à la fin de quelque chose et au début d’une autre», soutient l’une de ses voix. Que sera cette «autre chose»? Tout est possible, à condition de se remettre en question.

Un intervenant du film dit : «Au Québec, on aime se regarder, se poser des questions. Peut-être plus qu’ailleurs.» Votre film en est un bon exemple?
Totalement. Mon film est paradoxal à plein de niveaux, comme ma génération. (Rires) On aime ça, se gratter le bobo, se plonger dans des zones troubles. Le film participe à ça, c’est sûr. Mais j’espère d’une manière différente. En proposant un autre point de vue.

Et quel est ce point de vue?
J’ai l’impression que, du côté de l’identité et de la question nationale, on est présentement dans un creux historique. Ce qui m’a attiré dans ce projet, c’est comment faire un film sur le fait qu’il n’y a rien qui se passe. Comment faire parler des gens sur le fait qu’on ne parle pas du projet national, du moins pas de manière positive ou inspirante. Le premier geste était d’aller dans cette direction, un peu à contre-courant.

On dit souvent de ma génération qu’elle n’est pas engagée politiquement ou qu’elle est rendue ailleurs sur la question de l’identité. C’est faux. J’étais tanné qu’on parle à notre place. Je voulais faire un film où on allait parler en notre nom du Québec qu’on connaît. Pas celui qui est dans les films politiques de jadis, pas celui qu’on lit dans les journaux.

«L’espoir n’est pas possible sans le pessimisme qui vient avec le fait de regarder les choses en face. Déconstruire pour déconstruire, ça ne rend pas un être humain plus épanoui. Mais quand on déconstruit pour aller chercher la lumière qui est derrière toute la marde et les débris, il y a un sens, une beauté qui émerge.» -Loïc Darses, réalisateur de La fin des terres

On dit que rien ne se passe, mais toutes les personnes interviewées dans le film aimeraient qu’il se passe quelque chose…
Oui, tout à fait. C’est avant tout un film sur ce désir, face à une situation peu inspirante, une sorte de jachère, de léthargie. Il y a aussi ce désir de se positionner face à un héritage, mais aussi de chercher quelque chose pour l’avenir. On est au tout début de notre parcours et on arrive dans un Québec qui nous déçoit à plein de niveaux. On peut dire: «Je m’en fous, je le laisse tomber, il n’est pas à ma hauteur, je vais aller voir ailleurs.» C’est une posture assez répandue et compréhensible.

Mais je trouve qu’il y a quelque chose de potentiellement fort et beau, face à un obstacle, d’essayer de le transformer et de créer autre chose. Remettre en question, détruire ce qui doit être détruit, pour reconstruire autre chose. Je pense que le Québec a besoin d’autres choses. Il y a des choses qui doivent partir, mais ça implique de nouveaux projets, de nouvelles idées.

La grève étudiante de 2012 revient très souvent dans la bouche de vos intervenants, comme un événement qui a ouvert la conscience politique de plusieurs.
Si je n’avais pas participé à la grève de 2012, je n’aurais jamais fait ce film. J’ai toujours été intéressé par la question québécoise, mais c’est vraiment en 2012 que mon opinion, ma conscience citoyenne s’est cristallisée autour d’idéaux, de valeurs, de projets. Il y avait quelque chose de très beau dans ce soulèvement collectif. Certains ont voulu le cantonner à la question des frais de scolarité, mais pour moi c’était beaucoup plus large et grand que ça. C’état quasiment un geste, une performance pour dire : on existe. Le Québec qu’on aime a existé, peut exister à nouveau. Et on veut se battre pour son émergence.

C’est aussi un film sur la difficulté de trouver son identité en arrivant après une génération aussi marquante que celle des baby-boomers?
C’est comme si le projet principal de la Révolution tranquille, et l’énergie qui transportait le Québec, avait échoué avec les deux référendums. C’est un héritage pesant. Et les gens qui y ont participé ont beaucoup pris possession de ce débat et ne nous l’ont pas nécessairement transmis. Ou peut-être pas de la bonne manière. Ils s’attendaient peut-être à ce que les jeunes soient dans la continuité. Mais quand on arrive et qu’on analyse ce qui est arrivé avant nous et qu’on voit un échec, on se dit: ben non, il faut une rupture. Parce que, si on continue, on va juste échouer de nouveau. Il y a une mécompréhension entre ces deux générations. Il était important pour moi d’en faire état. Là où beaucoup de gens voient le rejet ou la fermeture à un héritage, moi je vois plutôt une remise en question.

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