Culture

Dear Criminals: l’inspiration dans la collaboration

Dear Criminals
Vincent Legault, Frannie Holder et Charles Lavoie des Dear Criminals Photo: Josie Desmarais/Métro
Marie-Lise Rousseau - Métro

Il faut voir les trois membres des Dear Criminals s’animer lorsqu’on leur demande si leurs nombreuses collaborations multidisciplinaires nourrissent leur propre création. «OUAIS, TOTALEMENT», répondent-ils haut et fort, en chœur.

On rencontre Frannie Holder, Charles Lavoie et Vincent Legault dans leur studio plein d’instruments, où ils apportent la touche finale au volet musical du spectacle de danse Suites ténébreuses, de la chorégraphe Hélène Blackburn.

Ce projet, décrit par la chanteuse du trio comme «une collaboration agréable, qui s’est faite en douceur», est la dernière en date du groupe. Ces dernières années, les Dear Criminals ont apposé leur signature sonore à une panoplie d’œuvres dans une multitude de disciplines : théâtre (Les lettres d’amour, La diseuse de bonne aventure), danse (Things Are Leaving Quietly, In Silence), opéra (SEX’Y), télé (Fatale-Station), cinéma (Nelly)… 

On pourrait être porté à penser qu’à force de collaborer à mille et un projets, un groupe de musique perde de vue sa vraie nature. Au contraire, c’est dans ces échanges artistiques que les Dear Criminals puisent leur inspiration. 

Plus que de simples commandes venues d’autres créateurs, ces dialogues artistiques donnent un sens à leur démarche créatrice. «Toutes ces collaborations nous amènent à une meilleure compréhension de notre travail», soutient Vincent Legault. 

Après une quinzaine d’années à évoluer dans le merveilleux monde de la musique, les trois chers criminels ressentent le besoin de transcender la simple formule : mélodie + paroles = chanson. «Pendant des années, tout ce qu’on faisait était de créer quelque chose qui tient en trois ou quatre minutes, poursuit-il. On veut aller au-delà de : “Cette toune est bonne, celle-ci aussi; faisons un album avec.” Pour nous nourrir, ça prenait du sens. Pas pour être prétentieux, mais on est capable de t’écrire un hit en une heure et quart…»

«On peut t’en chier un», ajoute à la blague Frannie Holder.

«Souvent, quand on va voir un show, les gens disent : “Oh my god! C’était full bon, j’ai eu des frissons!” Mais en même temps, ils prenaient des égoportraits et buvaient au bar. Il y a quelque chose de désinvesti là-dedans.» – Frannie Holder, des Dear Criminals

La musique peut rapidement devenir un boulot mécanique, dans lequel les chansons sont pondues les unes après les autres. Ces collaborations ont ainsi permis au groupe de définir son identité et son essence. «On est de plus en plus dans une culture du single en musique. Pour nous, nous tenir dans cette construction créative est une façon de faire un pied de nez à la grande industrie», commente Charles Lavoie, dont la voix, en parfaite harmonie avec celle de Frannie, habite leur musique électro-minimaliste. 

Pas que les Dear Criminals veuillent à tout prix naviguer à contre-courant, mais il faut admettre qu’ils ont raison lorsqu’ils avancent que leur musique est incompatible avec les succès radio. «On n’arrivera jamais à ce hit, on va plutôt tourner autour, davantage dans l’espoir de s’ancrer dans l’intimité des gens, d’avoir une place en dessous de leur lit, à côté de leur table de chevet», poursuit le chanteur.

Leur son atmosphérique et énigmatique se prête particulièrement bien à la création d’ambiances mystérieuses. «Quand tu te rends compte comment la musique va accompagner des acteurs sur scène, ajouter de l’émotion dans un film ou faire bouger différemment des danseurs, tout d’un coup, elle prend une structure et une forme plus puissante, mais aussi plus modeste, parce qu’elle vient au second plan», ajoute la chanteuse, qui évolue en parallèle au sein du groupe hip-hop Random Recipe.

«Donc, une chance qu’on travaille avec des Hélène Blackburn et autres, parce que ce n’est pas vrai que, de nous-mêmes, on aurait toujours cette substance», résume Charles Lavoie. 

À propos de cette collaboration, pour laquelle ils se réjouissent d’avoir eu carte blanche, les musiciens indiquent qu’elle se situe dans la continuité de leur plus récent EP, Lullaby, paru l’an dernier.

Ces échanges, aussi fructueux soient-ils, s’accompagnent souvent de défis. Celui d’abord de comprendre la vision d’un autre créateur, dont ils ne connaissent pas forcément les codes. «Nous, ça fait sept ans qu’on travaille ensemble. Si tu me dis que tu veux quelque chose de plus edgy, je sais exactement ce que tu veux dire par là», donne en exemple Franny Holder.

«C’est rendu des onomatopées, on n’a même plus besoin de mots!» plaisante Charles Lavoie. 

Certains artistes peuvent aussi parfois être pointilleux dans leurs demandes. «T’sais, on ne va pas nous approcher pour faire du métal, donc on a une certaine liberté, car on est dans nos zones connues… Mais comme la musique arrive souvent à la fin d’un long processus – des années pour un film –, certains créateurs peuvent être hyper stressés, car c’est leur dernière chance de mettre la touche finale à leur projet. C’est spécial notre arrivée là-dedans», avance Frannie.

Quelle serait la collaboration rêvée des Dear Criminals? Sans prendre en compte les contraintes budgétaire ni de temps (on parle d’idéal, après tout!), elle serait immersive. «On plongerait vraiment dans un univers, avec de longues périodes de création. On ne ferait pas juste monter un show en une semaine», explique Frannie Holder.

Pour sa part, Charles Lavoie rêve de s’impliquer dans la trame sonore d’un film dès son écriture, comme beaucoup de compositeurs l’ont fait avec de grands réalisateurs. «Un langage, une palette de couleurs se formerait, ça deviendrait plus facile de s’exprimer», dit-il, soulignant qu’actuellement, les musiciens ont tendance à «poser un vernis sur une table déjà finie» plutôt que de participer à sa fabrication.

Prise de risque

À peine une semaine après Suites ténébreuses, le trio remontera sur scène, cette fois pour présenter sa propre musique en version orchestrale, accompagné de 16 musiciens.

Un pari audacieux pour le groupe qui a toujours joué à trois jusque là. «Cest une prise de risque, souligne Frannie Holder. Quand on joue devant public, il doit y avoir quelque chose d’edgy pour nous. C’est quand même le but de la scène: de rendre la musique vivante, de risquer ce qui se trouve sur les albums.»

Ce que certains artistes ne font malheureusement pas, déplore-t-elle, citant le plus récent album de James Blake. «Le show est d’une platitude pas possible, parce que c’est une traduction exacte de l’album. Ça peut-tu respirer? Il peut-tu y avoir une zone où tu risques de te planter? Nous, on peut BEAUCOUP se planter avec ce show!» lance-t-elle en riant.

Le plus grand défi pour les Dear Criminals avec ce spectacle sera de trouver le juste équilibre entre l’immense concentration requise pour s’accorder avec tous les musiciens et l’abandon nécessaire pour ressentir toute la sensibilité de leur interprétation.

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