Culture

«Sympathie pour le diable»: sur la ligne de front

«Sympathie pour le diable»: sur la ligne de front
Photo: Courtoisie

Finalement sur nos écrans après 14 ans de labeur, Sympathie pour le diable, premier film du réalisateur Guillaume de Fontenay, raconte le siège de Sarajevo à travers les yeux du journaliste français Paul Marchand. Un écorché vif qui a voulu témoigner des horreurs de la guerre, quitte à y laisser une partie de lui-même.

Sympathie pour le diable s’ouvre sur un vaste panorama de Sarajevo, capitale de la Bosnie posée au milieu des Balkans, enneigée au milieu de l’hiver 1992. La scène pourrait être idyllique si ce n’est des roquettes qui s’abattent inlassablement sur les immeubles du centre-ville en provenance des collines environnantes.

Au cœur du chaos, on trouve Paul Marchand (Niels Schneider), journaliste français qui a été entre autres correspondant pour Radio-Canada au Liban et en ex-Yougoslavie.

Un casse-cou doublé d’une grande gueule qui tient pourtant à témoigner du sort des Sarajéviens au cours de cette guerre cruelle.

On le voit déambuler comme un poisson dans l’eau, cigare au bec, dans la ville assiégée, comptant les cadavres à la morgue ou circulant à toute vitesse sur «Sniper Alley» à bord de sa voiture où, en guise de défi, il a inscrit en toutes lettres: «Ne gaspillez pas vos balles, je suis immortel».

Sous ce vernis de suffisance, on devine un homme sensible et profondément révolté par l’indifférence de la communauté internationale face au massacre qui a cours en plein centre de l’Europe.

Un personnage plus grand que nature, qui a marqué les esprits de tous ceux qui l’ont croisé jusqu’à son suicide à Paris, en 2009.

«Paul était à la fois insupportable et profondément aimable, parce que profondément humain», croit son interprète, Niels Schneider.

«Il y avait quelque chose chez lui de Don Quichotte, de ces grands chevaliers du Moyen Âge. Il était capable de jouer avec la mort, comme s’il était invincible. Mais c’était quelqu’un de très fragile, qui cherchait à se cacher sous une sorte d’arrogance.»

Le chaos d’une ville en guerre faisait écho à sa détresse intérieure, en quelque sorte.

«Lorsque tu es correspondant de guerre, il faut être le premier sur les lieux de l’horreur. Mais si tu ne prends pas la photo, tu ne fais pas ton métier. Et si tu ne fais pas ton métier, tu ne sers
à rien. mieux vaut t’enrôler dans la Croix-Rouge.» Guillaume de Fontenay, réalisateur

«On a appris qu’il avait eu une enfance très difficile, durant laquelle il a été plus ou moins élevé à coups de tapes sur la gueule, explique Jean Barbe, qui a côtoyé Paul Marchand lors de son séjour à Montréal, avant de travailler au scénario de Sympathie pour le diable avec Guillaume Vigneault.

«C’était déjà un traumatisé. Probablement que dans l’excès d’une ville assiégée, il trouvait une forme de confort. Au contraire, dans la vie normale, presque banale, là, il n’a pas trouvé son compte.»

«Quand il s’agit de sauver sa peau ou quelqu’un d’autre, les enjeux sont clairs, ajoute Guillaume Vigneault. On n’est pas dans le gris. La vie te mandate. Et il aimait ça. Il fonctionnait à l’adrénaline.»

Se souvenir d’une injustice

Cette adrénaline, il en trouvait à profusion en Bosnie, où les habitants de Sarajevo recevaient en moyenne 300 obus par jour de la part des forces serbes entourant la ville.

Tout cela au vu et au su des Casques bleus, qui ne pouvaient intervenir selon les règles d’engagement de l’Organisation des Nations unies (ONU).

Cette situation avait le don d’exaspérer Paul Marchand, qui ne se gênait pas non plus pour pester contre ses confrères journalistes préférant le confort de leur hôtel.

«C’était quelqu’un qui n’aimait pas les angles morts. Il aimait voir les choses telles qu’elles étaient, estime Niels Schneider. Il détestait les morts- vivants, ceux qui ne vivent qu’à demi éveillés et qui font le tri de ce qu’ils veulent voir ou non. C’est pour ça qu’il s’est battu pour faire voir cette guerre que personne ne voulait voir.»

C’est aussi pour garder vivant le souvenir des horreurs qui ont suivi l’éclatement de la Yougoslavie que le réalisateur québécois Guillaume de Fontenay a porté ce projet pendant si longtemps.

Entre les réécritures du scénario et les changements de producteur, il aura fallu 14 ans pour que son premier long métrage, coproduit avec la France, voie le jour.

«C’est trop dur comme histoire… Je ne pouvais pas l’abandonner, répond-il lorsqu’on lui demande pourquoi il a tenu le coup aussi longtemps. Paul s’était déjà donné la mort. Il fallait que je témoigne, que je relaie ce cri. Pour lui et pour les Bosniens qui sont morts là-bas.»

Authenticité et respect

Sympathie pour le diable a entièrement été tourné sur les lieux mêmes du drame, notamment dans le même hôtel où séjournaient les journalistes étrangers, avec une équipe majoritairement bosnienne.

Un désir d’authenticité qui exigeait également un grand respect de l’histoire et de ses victimes.

«Ce fut un tournage très éprouvant, très tendu, admet Niels Schneider. À Sarajevo, tout ceux qui ont plus de 30 ans ont vraiment vécu le siège. Rejouer des scènes de massacre avec eux, c’était une grande leçon d’humilité. Ça nous forçait à être le plus honnêtes possible, pour eux et pour la mémoire de Paul.»

Cette volonté a aussi dicté le choix de mise en scène du réalisateur, qui a décidé d’en faire un film «carré», sans esbroufe, mais tout en tensions.

«C’était important pour moi d’avoir une mise en scène presque sensorielle. Parce qu’une image vaut mille mots», insiste Guillaume de Fontenay.

«J’ai voulu témoigner le mieux possible des réalités du métier de journaliste de guerre, sans être complaisant dans la violence, sans suspense inutile. Parce qu’on a un devoir d’humilité face à ce qu’ils ont vécu. Être honnête et le plus sobre possible, c’était, selon moi, la meilleure façon d’être juste.»


Sympathie pour le diable

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