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«In-Ward»: de Huis clos à Breakfast Club

In-Ward
«In-Ward», présenté jusqu'à vendredi à l'Agora de la danse. Photo: Collaboration spéciale

Qu’ont en commun la pièce Huis clos de Jean-Paul Sartre et le film Breakfast Club de John Hughes? Dans les deux cas, des gens sont forcés d’être ensemble.

«On le leur a imposé», souligne la chorégraphe Alexandra «Spicey» Landé, en établissant le parallèle entre les deux œuvres. C’est aussi ce que vivent les six danseurs de sa performance hip-hop In-Ward.

La chorégraphe, qui œuvre dans le milieu montréalais de la danse urbaine depuis une vingtaine d’années, est fascinée par la notion d’isolement, que celui-ci soit vécu seul ou en groupe.

Au départ, sa réflexion était toute personnelle, se concentrant autour de son statut d’artiste.

«On ressent un grand isolement lorsqu’on est en recherche, au début d’une création, explique-t-elle. On est un peu dans le néant, c’est un parcours qui commence très seul.» De cet isolement découle une angoisse, un mal-être.

«J’ai aussi pensé à mon isolement en tant que personne de la diversité culturelle dans le milieu de la danse contemporaine, poursuit-elle. C’est un sujet qui m’est souvent associé. Ça fait partie de mon parcours en tant que personne racisée.»

Puis, elle a réfléchi à l’isolement vécu en collectivité. Comme celui des détenus placés en confinement, qui touche d’ailleurs une forte proportion de personnes afrodescendantes.

Ou encore à celui des gens ghettoïsés, qu’ils le soient volontairement ou non.

«Ce n’est pas nécessairement lié à la race, précise-t-elle. En général, on pense être bien avec des gens qui nous ressemblent, mais finalement, on réalise qu’on n’est pas tous pareils.» Bref, qu’on est souvent seuls ensemble.

Puis, dans le cadre de ses recherches, elle est tombée sur la pièce Huis clos et sa célèbre devise : «L’enfer, c’est les autres.» «Il y a quelque chose de tellement fondamental là-dedans.»

Justement, comment transposer une réflexion aussi fondamentale et philosophique dans un spectacle de danse urbaine?

«Ç’a été un travail de longue haleine, faire ça», concède la volubile chorégraphe.

Pour traduire en mouvements des sentiments comme la solitude et l’isolement, elle s’est servie du langage hip-hop, tout en se permettant de sortir du cadre.

«La première permission que je me suis donnée a été d’incorporer des mouvements hip-hop populaires dans la chorégraphie, parce que ça fait partie de mon bagage. Mais cela ne m’a pas empêchée de faire de la recherche au niveau du mouvement», explique-t-elle.

Le tout dans le but de provoquer un certain inconfort chez les spectateurs.

«Il y a beaucoup d’étirements dans les corps des danseurs. Ça crée une certaine angoisse, surtout avec la proximité que crée une salle comme l’Agora de la danse. En tout cas, moi, je la ressens toujours cette angoisse!» dit-elle en riant.

In-Ward: performance exigeante

Plus d’un an après la première diffusion de sa création au MAI, la chorégraphe est toujours aussi happée par le jeu de ses six interprètes.

«Ils sont dans des situations très exigeantes physiquement et émotionnellement.»

L’artiste leur laisse d’ailleurs beaucoup d’espace pour improviser, conformément à la tradition hip-hop. «Comme créatrice, je ne voulais pas empêcher les danseurs d’exprimer qui ils sont, parce qu’en réalité, je suis très intéressée par eux, individuellement.»

Par le biais de la danse de rue, In-Ward touche à plusieurs autres enjeux, comme les conditions de vie des Afro-Américains, la diversité corporelle et le féminisme.

«Il y a encore des images qui nous collent à la peau, surtout dans le hip-hop, un milieu très masculin. On ne voit pas souvent la femme être valorisée. Je voulais mettre la femme dans une position de force», dit-elle à cet égard.

«Le hip-hop a toujours eu cette mission de parler des vraies choses. Sans être narratif, il y a dans mon travail le désir de raconter, de lever le voile sur certaines situations. Ce n’est pas in your face, mais c’est là et on le sent.» Alexandra «Spicey» Landé, chorégraphe

Reconnaissance

Lorsqu’on lui fait remarquer qu’on programme rarement des propositions hip-hop dans les hauts lieux de la danse mont­réalais, Alexandra «Spicey» Landé s’anime, tout en prenant le soin de bien choisir ses mots.

«C’est un lieu qui nous a été longtemps… pas nié… mais il y a eu un grand retard au niveau de l’accessibilité.»

Son style n’est d’ailleurs toujours pas enseigné dans les écoles de danse.

«La plupart des artistes comme moi, on est autodidacte, on a voyagé, on a rencontré des spécialistes dans notre forme, bref, on s’est auto-éduqué.»

Ainsi, elle voit dans cette occasion de présenter sa performance dans une institution comme l’Agora une marque de reconnaissance.

«C’est ce dont on a besoin pour être vus. Le hip-hop, au départ, c’était ça: un besoin criant d’être vu.»

Parlant de reconnaissance, la chorégraphe a remporté l’an dernier le Prix de la danse de Montréal, dans la catégorie Découverte. Sa compagnie Ebnflōh est présentement nommée au Grand prix du Conseil des arts de Montréal, qui sera décerné la semaine prochaine.

«Ça ouvre des portes, il n’y a aucun doute là-dessus», dit-elle à ce propos. Notamment celles de l’Agora, événement qu’elle qualifie d’«historique».

«Finalement, on voit que le street dance fait partie de l’écologie de la danse professionnelle», dit celle qui a fondé le festival de danse Bust a move, qui a eu lieu de 2005 à 2015.

Avec ou sans la reconnaissance des institutions, la scène hip-hop montréalaise se porte très bien, assure Alexandra «Spicey» Landé. «On a énormément de grands joueurs, on a des acteurs reconnus à l’étranger, dit-elle en énumérant quelques noms, dont Monstapop et Valérie Chartier, alias Taminator. Sauf que…»

Sauf que le domaine y gagnerait à profiter de plus de soutien financier.

«Pour avoir la qualité de danseurs comme j’ai dans In-Ward, ça prend une expérience en battle; ça fait partie de notre formation, de notre croissance, de l’éducation d’un danseur hip-hop. Ça permet aux danseurs de bouger d’une façon qui sort de l’ordinaire.»

Un meilleur encadrement aiderait aussi de jeunes compagnies de danse à se structurer sur le plan administratif, poursuit-elle. «C’est pourquoi, au-delà de la danse, je m’implique beaucoup pour aider la relève à se professionnaliser, à lui donner des outils.»

Au sujet de la relève, la chorégraphe souhaiterait voir davantage de représentants de la diversité, non seulement sur scène et en coulisse, mais aussi dans les postes de pouvoir des institutions culturelles. Mais cette inclusion ne doit pas être forcée, ajoute-t-elle.

«Il ne faut pas ouvrir une porte pour la refermer après. On doit faire plus que mettre un pansement sur le bobo.»

On le répète souvent: c’est en donnant l’exemple et en montrant des modèles que les milieux artistiques seront mieux représentés. Alexandra «Spicey» Landé y croit.

«Pouvoir s’approprier un lieu, présenter une pièce à l’Agora, c’est un exemple aussi pour les jeunes qui veulent se voir sur scène. Il faut leur donner la chance de se reconnaître.»

Et surtout, qui dit diversité, dit richesse.

«Plus il y a de diversité, plus on voit les choses avec un regard neuf. Quand on reste entre nous, on fait vite le tour. La mixité, au départ, ça bouscule, ce n’est pas toujours confortable pour les gens de part et d’autre. Mais, après, ça crée quelque chose de vraiment magique!»

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