Culture
05:00 15 mai 2020 | mise à jour le: 15 mai 2020 à 14:52 temps de lecture: 7 minutes

De quoi seront faites les œuvres de demain? De pandémie… ou pas

De quoi seront faites les œuvres de demain? De pandémie… ou pas
Photo: Julie Artacho/Collaboration Spéciale

La crise de la COVID-19 que nous traversons marque l’imaginaire. De tout temps, les artistes se sont inspirés des grands événements historiques dans leur création. Peut-on en déduire que les œuvres de demain traiteront d’une façon ou d’une autre de la pandémie? Essayons de prédire l’avenir culturel.

Par le passé, de grands artistes ont produit des œuvres significatives en temps de crise. Après la peste de Florence de 1348, qui a décimé une partie de sa famille, l’écrivain Giovanni Boccaccio a publié l’imposant recueil Le Décameron, qui raconte l’histoire de 10 jeunes en quarantaine en 100 nouvelles.

Le célèbre William Shakespeare a traversé quatre épidémies au cours de sa vie. Durant ces périodes où les théâtres étaient fermés, il a écrit certaines de ses plus grandes œuvres dont Macbeth, Antoine et Cléopâtre ainsi que Le Roi Lear.

Le peintre Edvard Munch, célèbre pour son tableau Le Cri (1893), a créé plusieurs toiles lorsqu’il souffrait de la grippe espagnole en 1918, notamment le bien nommé Autoportrait à la grippe espagnole. Son confrère Pablo Picasso a peint Guernica, un de ses tableaux les plus célèbres, en réaction au bombardement de la ville du même nom lors de la Guerre d’Espagne en 1937.

«Dans des moments de grands traumatismes collectifs et individuels, un des moyens de s’en sortir est bien sûr de créer», rappelle l’historien Laurent Turcot.

On peut ainsi s’attendre à ce que les artistes témoignent à leur façon de la pandémie de la COVID-19, selon le muséologue et professeur au Département d’histoire de l’art de l’UQAM, Yves Bergeron. «C’est de la prospective, mais je crois qu’on peut l’imaginer parce que nous sommes en train de vivre l’histoire.»

Les artistes étant sensibles à ce qui se passe autour d’eux, il est tout à fait prévisible que leurs œuvres futures traitent de la pandémie, croit l’écrivaine montréalaise Heather O’Neill. «C’est certain que des œuvres parleront de la pandémie», dit-elle à Métro.

En mars, au début du confinement, elle a rédigé une chronique sur les conséquences de la pandémie chez les créateurs dans le magazine MaClean’s. «Ces périodes de difficultés marquent l’art de façon indélébile. […] Toute création qui suivra contiendra les échos et les cicatrices de ce que nous avons vécu», y a-t-elle écrit.

Si Heather O’Neill s’est intéressée à ce phénomène, c’est entre autre parce que la pandémie – «un événement qui touche tout le monde et qui va changer le monde», dit-elle – l’angoissait profondément. «Y a-t-il encore une place pour l’art dans ce contexte? J’ai fait des recherches pour voir comment les artistes dans le passé ont réagi à des événements semblables. J’ai réalisé que les artistes ont toujours été présents.»

«C’est intéressant de voir les parallèles entre les pandémies du passé et celle qu’on vit aujourd’hui. Ça me donne beaucoup d’espoir. C’est le rôle des artistes de bouger avec le temps, d’intérioriser ce qui se passe. Ça va aller!» – Heather O’Neill, écrivaine

Plus récemment, de grands événements comme le 11 septembre 2001 ou, plus près de chez nous, la grève étudiante de 2012, ont inspiré la création de nombreuses œuvres dans tous les domaines, comme la littérature, le théâtre, les arts visuels et le cinéma.

La COVID-19, une crise «terne»

De quelle façon la pandémie de coronavirus inspirera-t-elle les artistes? Nous l’avons demandé au duo de réalisateurs derrière le film Ceux qui font les révolutions à moitié n’ont fait que se creuser un tombeau, œuvre de fiction sortie en 2017 qui se déroule dans la foulée du mouvement étudiant de 2012.

Selon Mathieu Denis et Simon Lavoie, la pandémie est loin d’être inspirante, contrairement à la grève. Alors que cet événement avait «quelque chose d’exaltant et de vivifiant pour plusieurs», la crise actuelle est «au contraire profondément terne» et «dénuée de poésie», soutient Lavoie.

Ces événements se situent en effet à deux extrêmes. En 2012, on se rassemblait dans les rues par choix et par conviction. En 2020, on s’isole chacun chez soi par obligation. «Ce n’est pas un matériau dramatique très fort», résume Mathieu Denis.

«Je suis sûr que des œuvres vont parler de ce qu’on vit en ce moment, mais je ne suis pas sûr que ça va susciter le même foisonnement que le mouvement étudiant de 2012», ajoute-t-il.

Le cinéaste établit un parallèle avec la crise du verglas de 1998, événement marquant du Québec qui n’a pourtant pas inspiré «des tonnes d’œuvres culturelles puissantes», observe-t-il.

Selon Simon Lavoie, le fait que les créateurs souffrent directement des mesures de confinement risque aussi de les décourager. «J’ai l’impression que les artistes voudront rapidement tourner la page, affirme-t-il. Je crains qu’il faille plusieurs années – une décennie – pour qu’on daigne à nouveau se replonger dans des récits qui illustrent ces histoires de confinement, de masques, de distanciation sociale et, surtout, de mort.»

Cela dit, si la situation venait à perdurer, les œuvres de demain devront refléter cette nouvelle réalité. Voilà justement un autre bâton dans les roues des créateurs  impossible de savoir combien de temps le confinement durera.

C’est particulièrement problématique au cinéma, étant donné que le processus de création d’un film, de la scénarisation à la postproduction en passant par le tournage, s’échelonne souvent sur plus de deux ans. «C’est difficile de prédire le monde dans lequel on vivra dans deux ans, commente Mathieu Denis. Comment faut-il le représenter? Ce n’est pas clair. J’ai l’impression que tous ceux qui écrivent des scénarios en ce moment se posent beaucoup de questions!»

Le temps fera son œuvre

Chose certaine, il faudra du recul pour mesurer l’impact qu’aura eu la pandémie chez les artistes. C’est ici que notre exercice de devin atteint ses limites. «On a beau créer autant qu’on le veut, on ne verra pas l’effet que ces œuvres auront tout de suite. Il faudra que le temps passe», rappelle l’historien Laurent Turcot.

Ce à quoi renchérit Mathieu Denis: «Les œuvres très collées dans le temps sur un événement en question sont rarement les plus éloquentes, parce qu’il faut du temps pour comprendre l’impact durable de l’événement sur nos vies et ce que ça a provoqué en nous.»

Se voit-il lui-même écrire un film sur le sujet dans quelques années? «Peut-être qu’un jour, dans 5 ou dans 10 ans, j’aurai quelque chose à ajouter sur l’événement, que j’en aurai tiré des conclusions ou que je m’interrogerai sur les impacts qu’il a eus. Je ne peux pas exclure ça, mais dans l’immédiat, je ne considère pas avoir grand-chose d’intéressant à dire sur le sujet.»

Pour sa part, à l’exception de l’écriture d’un roman qui se déroule dans le passé, toutes les chroniques qu’écrit Heather O’Neill pour diverses publications portent actuellement sur la pandémie. «C’est ce qui intéresse les gens, souligne-t-elle. Ce serait trop bizarre d’écrire sur autre chose.»

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