Alexandre Jardin: Secret de famille
Le premier passage d’Alexandre Jardin au festival Metropolis bleu l’enchante non seulement parce qu’il y découvrira les ateliers d’écriture («Ça n’existe pas en France!») mais aussi parce que son séjour au Québec lui permettra de se reposer un peu de la controverse causée en France par son livre Des gens très bien.
Dans ce dernier, l’auteur du Zèbre lève le voile sur un pan de l’histoire de sa famille qui avait jusque-là été tu : l’implication de son grand-père, Jean Jardin, dans la rafle du Vélodrome d’hiver, à Paris. «Mon père avait 46 ans quand il est mort, l’âge que j’ai eu la semaine dernière, dit Jardin. Et je ne voulais pas franchir ce cap sans avoir mis de l’ordre dans mon histoire familiale. Un tel degré de déni, c’est mortifère.» Métro s’est entretenu avec l’auteur.
Votre dernier livre, Des gens très bien, sera l’objet de l’atelier d’écriture que vous donnerez ainsi que de la table ronde et de l’entrevue auxquelles vous prendrez part. Est-ce la possibilité d’en parler librement qui vous a attiré incité à participer à Metropolis bleu?
Effectivement, on va pouvoir parler de la réalité du livre, parce que les Québécois ne ressentent pas les choses avec le même degré de folie que les Français. Revenir au Québec après avoir écrit ce livre, ça me donne le sentiment de déchirer le rideau. Chaque fois que je suis venu au Québec, c’est comme si j’avais laissé derrière mon passé compliqué. Dans la société québécoise, on appartient beaucoup moins à des clans que dans la société française, comme si le monde recommençait à chaque fois.
Vous doutiez-vous que le livre provoquerait des réactions aussi fortes?
De la part des membres de ma famille, oui, mais je n’imaginais pas que dans la société française actuelle, leur réaction trouverait autant d’écho. Ça m’a sidéré. Mais la raison est simple?: les Français ont toujours été d’accord pour parler de la Seconde Guerre mondiale, tant qu’on ne touchait pas à leur famille. Le fait que je porte un jugement sur ma famille a provoqué une immense peur, mais aussi du soulagement.
Des gens vous ont-ils exprimé ce soulagement?
Depuis le mois de janvier, dans ma boîte aux lettres ou dans les rencontres dans les librairies, je vois un pays qui vient massivement raconter ses propres secrets de famille liés à la guerre. Par exemple, dans une séance de signature, une femme m’a demandé de dédicacer le livre à sa belle-mère décédée. Elle voulait ensuite aller le porter sur sa tombe. Toute la famille de sa belle-mère était morte en déportation, et celle-ci disait toujours : «Si, parmi les gens qui ont fait ça, surtout les Français, un seul pouvait me demander pardon, ça m’aiderait à vivre.» C’était bouleversant. Pour des cas comme ça, ça vaut la peine de prendre quelques claques.
Avez-vous l’impression que vos Å“uvres à venir prendront un nouveau tournant à cause de ce livre?
Absolument. Quand on a commencé à sauter dans le vrai, il est très difficile de faire marche arrière. Ça ne veut pas dire que je condamne mes livres précédents, mais ils font partie d’une autre période de ma vie. Des gens très bien a modifié fondamentalement le rapport que j’entretiens avec le réel. J’ai accepté de vivre avec le vrai, alors que mes romans ont souvent été basés sur la fuite de la réalité.
Metropolis bleu
Du 27 avril au 1er mai
www.metropolisbleu.org