Le démantèlement: le seigneur des agneaux
Après un prix à la Semaine de la critique au Festival de Cannes, une première nord-américaine au Festival international du film de Toronto (TIFF) et des projections dans des festivals un peu partout sur la planète, l’éleveur de moutons du second long métrage de Sébastien Pilote, Le démantèlement, revient – enfin! – dans sa patrie pour prendre l’affiche dans les salles québécoises vendredi prochain.
Le visionnement de presse du Démantèlement était terminé depuis quelques heures quand est venu le moment de parler à son réalisateur, et nous étions encore en train d’accuser le coup. «Ah! c’est bien, c’est ce que je souhaite, s’est réjoui Sébastien Pilote quand on a lui dit que nous étions toujours en train de décanter le film. J’aime les films persistants, longs en bouche, dont le monde me dit : “Je ne peux pas encore en parler”. J’aime quand les films restent en tête deux, trois jours, et même, à la limite, quand tu vois un film et que tu ne sais même pas si tu aimes ça quand tu le vois, mais qui te marque et dont tu as envie de parler le lendemain.»
Et marquant, Le démantèlement l’est, sans contredit. On y fait la rencontre de Gaby (Gabriel Arcand), éleveur de moutons du Saguenay, séparé de sa femme, père de deux filles désormais grandes et parties à Montréal. Il ne se passe pas une journée sans que Gaby ne travaille sur sa ferme; mais le jour où sa fille aînée (Lucie Laurier) lui demande de l’aide financière pour pouvoir garder sa maison, Gaby décide de démanteler sa ferme, ce qui catastrophe son entourage : que fera-t-il sans celle-ci?
Le choix d’avoir donné des filles à Gaby n’est pas innocent, avoue Sébastien Pilote. D’abord parce qu’un fermier «souhaite généralement avoir des fils» pour assurer sa succession. Mais aussi parce qu’il s’est inspiré du personnage du Père Goriot, de Balzac – lui-même basé sur Le Roi Lear de Shakespeare – pour créer celui qu’interprète Gabriel Arcand. «Frédérique (Sophie Desmarais), la fille cadette comédienne de Gaby, est un peu comme la Cordélia du Roi Lear, compare-t-il. D’ailleurs, c’est cette pièce qu’elle lit lorsqu’elle se rend chez son père en train. Je me suis inspiré de cette figure paternelle qui démantèle son royaume par amour pour ses enfants.»
Et ce «roi», qu’on se le dise, est bien conscient que sa petite princesse cherche à profiter de lui. «Mais ça ne le dérange pas; il préfère qu’elle profite de lui, parce qu’au moins, ça lui permet de la voir, explique le réalisateur. Je dis parfois aux acteurs : ton personnage est aussi intelligent que toi. Je n’aime pas les personnages qu’on regarde de haut. J’aime qu’ils soient futés malgré leur naïveté.»
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C’est que Gaby est un père avant tout, analyse Pilote. «Il est non seulement père, mais aussi une sorte de mère, qui donne le biberon à ses agneaux, qui passe son temps à mettre des bébés au monde», fait-il remarquer. Le choix d’une ferme d’agneaux n’est pas non plus le fruit du hasard : «Je ne me suis pas gêné pour sauter dans la symbolique religieuse du sacrifice, affirme le cinéaste. L’agneau est un animal amplement commenté dans l’histoire de l’humanité, un générateur de sens pour toutes sortes de raisons. Et puis c’est plus beau qu’une ferme de cochons, et ça sent meilleur!»
Crève-cœur, Le démantèlement? Tout comme c’était le cas dans Le vendeur, le réalisateur a tenu à apporter une certaine lumière à son scénario, en intégrant notamment un personnage de «fou du roi» en la personne de l’ami comptable interprété par Gilles Renaud. «L’humour est beaucoup amené par cet ami comptable, dès qu’il débarque, il nous fait rire – comme Gilles Renaud lui-même, d’ailleurs! fait-il remarquer. C’était important pour moi qu’il y ait quand même de l’humour, de la lumière. Je ne voulais pas tomber dans le misérabilisme. C’est paradoxal, parce que c’est quand même triste; après tout, on aime ça être ému au cinéma.»
Au nom du père
À l’instar du premier long métrage de Pilote, Le vendeur (qui a valu à Gilbert Sicotte le Jutra du meilleur acteur en 2012), l’histoire s’articule autour d’un père de famille, dont la vie tourne autour d’une carrière qui a pris toute la place. «C’est le grand point en commun entre les deux; il n’y a pas de séparation entre leur vie personnelle et leur vie professionnelle. Le vendeur vit dans la cour du concessionnaire, il traverse la rue pour travailler, rappelle le cinéaste. Dans Le démantèlement, c’est pareil, on est dans la cuisine, on voit les moutons dehors. Et puis, je me suis amusé à faire des petits clins d’œil au Vendeur en faisant revenir des personnages, comme l’encanteur.»
Comme il l’avait fait avec Gilbert Sicotte, trop rarement vu au grand écran, Sébastien Pilote a choisi un acteur qui n’avait pas été vu au cinéma depuis un moment : Gabriel Arcand.
«Le fait qu’il se faisait assez rare au cinéma, ça me plaisait, dit-il. J’étais content de pouvoir lui proposer un rôle comme celui-là, qu’il porterait sur ses épaules, puisqu’il est dans presque tous les plans du film. J’avais envie d’exploiter son regard foudroyant, sa photogénie très américaine – je trouve qu’il a quelque chose de John Wayne. C’est un acteur intéressant, souvent associé à quelque chose de plus austère. Là, je voulais le voir sourire. Je me suis dit que si on le faisait sourire, les femmes tomberaient toutes amoureuses de lui!»
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Le démantèlement
En salle dès le 15 novembre