Culture

Le Trudeau show

Le Trudeau show
Photo: Productions de la Ruelle

Avec God Save Justin Trudeau, Guylaine Maroist et Éric Ruel montent dans le ring pour nous faire revivre le combat du 31 mars 2012 ayant opposé Justin «The Canadian Kid» Trudeau à Patrick «Brass Knuckles» Brazeau. Oui, on sait qui va gagner. Mais l’important, ce n’est pas qui. C’est comment.

En 2012, sur le plateau de Tout le monde en parle, vous aviez révélé, Guylaine, que votre prochain film aurait pour sujet le combat de boxe entre Justin Trudeau et Patrick Brazeau. Ce à quoi Guy A Lepage vous avait répondu: «Ben là! On connaît le punch!» Même si votre film va beaucoup plus loin, aviez-vous la crainte que plusieurs pensent aussi: «Ben là! On connaît le punch!»?
Je me suis fait dire ça TRÈS longtemps! Guy A a répondu ça spontanément. Mais il y a des gens qui se demandent encore pourquoi on a fait [ce documentaire]. Reste que, pour moi, c’était une occasion unique. Je savais qu’un tel événement ne se répéterait pas. Je me doutais aussi que Justin Trudeau allait devenir le chef du Parti libéral… et personne ne me croyait à l’époque! On me disait: [ce combat] est anecdotique. Mais même si M. Trudeau n’était pas devenu chef, je trouvais que c’était une métaphore extraordinaire du monde politique.

Outre cette métaphore, vous avez dit souhaiter explorer le thème de la politique-spectacle avec ce film. Justin Trudeau et Patrick Brazeau faisant partie de ces nouveaux politiciens jeunes, beaux, tatoués, trouviez-vous que le lien avec le spectacle était d’autant plus grand?

Oui! Ils communiquent les passions des gens de leur génération. Et même des plus jeunes. Au départ, c’était une évidence pour moi que c’était quelque chose de contemporain, [cette aptitude à] mieux s’exprimer avec des symboles, des images et des émotions qu’avec des mots. Parce que tous les deux sont plutôt limités dans leur capacité à faire des discours comme on voyait des politiciens en faire autrefois… Mais en fouillant un peu, je me suis rendu compte qu’Aristote parlait déjà du discours politique et disait que ce sont les images qui frappent et que l’émotion [précède] le mot. Cette idée du spectacle politique existe donc depuis longtemps. Sauf qu’aujourd’hui, elle est magnifiée par les médias et les réseaux sociaux. Il y a un ouvrage assez exceptionnel qui s’appelle Amusing Ourselves to Death, de Neil Postman, dans lequel il annonce l’avènement d’une nouvelle culture politique [menée par] des acteurs, des gens avec une belle image. Postman dit que cette image sera bientôt plus importante que jamais pour satisfaire le plaisir des foules.

Une chose qui frappe dans le film, c’est la violence verbale dont font preuve les candidats, les politiciens et les commentateurs politiques. On entend par exemple Brazeau lancer: «Si [Trudeau] ne s’est jamais fait frapper par un camion 10 roues, c’est comme ça qu’il va se sentir!» Il y a aussi James Moore qui affirme: «La meilleure façon pour [Trudeau] de faire plaisir aux Canadiens, c’est de garder ses poings baissés et son menton relevé [pendant le combat].» Sentez-vous que cette violence verbale est le reflet du climat qui règne en politique?
Absolument. Je me suis retrouvée assez souvent à la Chambre des communes dans les cinq dernières années, en compagnie d’autres gens, comme des historiens. J’y étais en 2011, en 2012… Et on était tous éberlués par le niveau de langage. On ne tolérerait pas ces mots ou ces comportements dans les écoles. Et ce sont nos élus! Il y a quelque chose qui ne marche pas ici.

«La surprise la plus grande, celle qui va rester pour moi la chose la plus importante dans le film, c’est comment on peut changer l’opinion des gens avec un combat de boxe quand on fait de la politique…» -Guylaine Maroist, qui a coréalisé God Save Justin Trudeau avec Éric Ruel

 

Devant la caméra, Justin Trudeau relate la première fois où il a parlé de politique avec son père. Et on remarque qu’il lui disait «vous». Avez-vous trouvé ce détail éloquent? Ou plutôt banal?
Éloquent. Ce «vous» révèle quelque chose. Pas en terme d’éloignement [d’avec son père], mais de la société de laquelle il provient. Même si sa nouvelle autobiographie s’appelle Common Ground, l’enfance de Justin Trudeau, ce n’est pas une enfance ordinaire! Il a voyagé, s’est fait bénir par le pape… J’ai souvent tourné au Parlement et les gardiens plus vieux le connaissent. Ils l’ont vu grandir. Ils le connaissaient petit bonhomme.

Dans votre précédent film, Les États-Désunis du Canada, vous avanciez l’hypothèse que Stephen Harper aidait le Canada à rester «ensemble». Dans le livre tiré du film (voir encadré), vous rappelez d’ailleurs les paroles du professeur albertain de science politique Barry Cooper qui vous avait confié : «Si Harper devait être défait et remplacé par un libéral ou, pire, un néo-démocrate, je vous assure que nous [les séparatistes albertains] serons prêts.» Suivant cette logique, pensez-vous que, si Justin Trudeau est élu, cela ravivera les tendances séparatistes de part et d’autre du pays?
Hmm… (Rires) Pour ce que je sais des Albertains, ils disent depuis longtemps – et même avant que ce soit possible – que le pire cauchemar pour eux, ce serait que le fils de Pierre Elliott Trudeau soit premier ministre du Canada. Mais M. Trudeau est assez étonnant. Je sais qu’il fait ses opérations de charme là-bas aussi! Ça va être tellement intéressant de suivre ces prochaines élections, c’est incroyable! Maintenant, ces questions et ces enjeux de société distincte de l’Alberta, de Terre-Neuve et tout ça, ce sont des questions qui ne sont jamais réglées.

Il y a eu «Brass Knuckles» Brazeau et «The Canadian Kid» Trudeau. Si vous deviez, Éric et vous, imprimer vos surnoms sur des peignoirs de boxe, vous choisiriez quoi?
Hmmm… Écoute, ça ne me vient pas de même! (Rires) Mais il faudrait peut-être effectivement s’en faire créer!

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En librairie: Au-delà des mots
Le mois dernier paraissait aux Éditions Québec Amérique Les États-désunis du Canada, les mouvements séparatistes hors Québec un essai signé par le journaliste Mathieu-Robert Sauvé et Guylaine Maroist. Inspiré par le documentaire du même titre, paru en 2012 et réalisé par cette dernière et ses complices Éric Ruel et Michel Barbeau, le livre relate l’expérience de tournage vécue par l’équipe lors de son épopée pancanadienne visant à rencontrer des séparatistes du «ROC». Mathieu-Robert Sauvé y décrit avec force détails l’attitude des multiples intervenants interviewés par Guylaine Maroist pour le film. Il rappelle leur débit, leur regard, leur posture…

Parallèlement, dans God Save Justin Trudeau, on retrouve beaucoup de plans sur les mains des pugilistes, les yeux du député de Papineau. La force du non-verbal? «On se rend compte de ça avec l’expérience, remarque la réalisatrice. Beaucoup de choses ne sont pas dites dans ce film… Afin d’amorcer une réflexion. Pour que les gens puissent se faire leur propre opinion.»

God Save Justin Trudeau
À l’Excentris mardi à 20h30
À l’amphithéâtre du Cœur des sciences de l’UQAM jeudi à 17h30