Culture
20:37 12 juillet 2015 | mise à jour le: 13 juillet 2015 à 00:46 Temps de lecture: 4 minutes

Caroline Fourest : «Le droit au blasphème est extrêmement attaqué»

Caroline Fourest : «Le droit au blasphème est extrêmement attaqué»
Photo: JF Paga/Grasset

Aimée par les uns, honnie par les autres, l’essayiste et réalisatrice Caroline Fourest ne laisse personne indifférent dans le paysage politico-médiatique français. Son plus récent ouvrage, «L’éloge du blasphème», tente de recadrer le débat autour de la liberté d’expression et sonne l’alarme sur la censure par intimidation.

Pourquoi le droit au blasphème (par exemple, une caricature illustrant Mahomet) aurait davantage d’importance que les sensibilités religieuses?
D’une part, parce que ce droit est en ce moment extrêmement attaqué. En second lieu, parce que le respect des sensibilités religieuses entraîne chaque jour un recul de la démocratie et de la liberté d’expression.]

Comment l’urgence d’écrire ce livre s’est-elle manifestée chez vous?
Ce livre s’est imposé par rapport à tous ceux qui, moins de 48 heures après le massacre de Charlie et les morts qui n’étaient pas enterrés, commençaient déjà à affirmer que la meilleure des réponses à ce crime était de céder ou de trouver des circonstances atténuantes aux terroristes (…). Désormais, ceux qui blasphèment sont en danger de mort, y compris en démocratie et dans des pays où la religion est censée avoir été séparée de l’État (…). Les pays où l’on peut blasphémer sont ceux où toutes les majorités et minorités confessionnelles ont les mêmes droits et où les non croyants ont le droit de s’exprimer. Dans les pays qui appliquent un délit de blasphème, comme au Pakistan, les minorités religieuses et les esprits libres sont persécutés.

Nous apprenions récemment que Dieudonné, un personnage que vous n’hésitez pas à pourfendre notamment parce qu’il «rit avec les terroristes et non des terroristes», a été nommé «83e guide honoraire de l’humanité» par Raël pour son usage de la «liberté d’expression». Cela vous fait-il rire ou pleurer?
Dieudonné est atteint à la place qu’il mérite, celle d’un triste clown. Rappelons-nous qu’il a choisi Jean-Marie Le Pen pour parrain d’un de ses enfants, qu’il a fondé un parti politique avec un polémiste qui se dit national-socialiste et que ses blagues les plus récentes consistent à utiliser son fils pour comparer l’existence de la Shoah à celle du père Noël… C’était d’ailleurs un des objectifs de ce livre, en plus de défendre la liberté d’expression et le droit au blasphème, que d’expliquer le modèle antiraciste et le modèle pakistanais.

«Oui, je défends l’esprit de la Révolution française, Voltaire, Camus, ou l’esprit des Lumières, tout simplement. Des valeurs extrêmement ouvertes, simples et nuancés, mais on vit dans une époque où défendre ces valeurs d’ouverture c’est déjà en soi un combat. Un combat qui vous fait prendre des coups de partout et ça, c’est quelque chose qui devrait nous alerter.»

Que voulez-vous dire?
Dans le modèle pakistanais ou iranien, vous pouvez rire de la Shoah afin de flatter l’antisémitisme et d’inciter à la haine. Ce qui était l’objectif du concours de dessins sur la Shoah organisé par le régime iranien. C’est un modèle théocratique qui opprime les minorités religieuses et pour lequel le racisme, par contre, est complètement décomplexé. À l’inverse, et c’est ce que je défends dans ce livre, le modèle de la loi française détermine des limites à la liberté d’expression mais ce n’est pas le délit de blasphème, le droit de critiquer les croyances ou les idées des autres. Par contre, les incitations à la haine en raison des origines ethniques, de la religion ou de l’orientation sexuelle, ne sont pas permises (…).

Une grande confusion semble régner.
J’ai rencontré des collégiens qui ne comprenaient pas la différence entre «Charlie Hebdo» et Dieudonné, et cette situation est très fréquente. Pour eux, dessiner Mahomet, c’est raciste. Ils ne comprennent pas que dessiner un Mahomet antiterroriste qui dit «Je suis Charlie» ou qui se moque des fanatiques, c’est par définition antiraciste. On a une génération qui a perdu le sens de l’humour et qui peut se faire manipuler par des propagandistes racistes en pensant qu’il s’agit d’une forme d’humour.

Livre Caroline FourestÉloge du blasphème
Aux éditions Grasset
Présentement en librairie

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