Culture

Marie Laberge: l’élan de vivre

Photo: Yves Provencher/métro

Elle a entamé sa carrière de romancière par un certain mois de Juillet. Avant, il y a eu le théâtre. Longtemps. Aujourd’hui, Marie Laberge confie qu’elle ressent parfois «l’angoisse». «Après 40 ans de carrière, est-ce qu’on peut encore apporter quelque chose?» Bien sûr. Pas juste «quelque chose». Deux choses. Un nouveau roman qui sonde la portée d’un suicide pour Ceux qui restent. Et un essai, Treize verbes pour vivre, qui célèbre ce souffle, cet élan de vie, qui a fait la marque de la dramaturge et auteure québécoise. De grandes choses.

À un moment, dans son nouvel essai, Marie Laberge rappelle cette question qui a longtemps chicoté sa mère: «Pourquoi une fille tellement de party écrit des choses aussi tristes et dramatiques?» C’est vrai. Pourquoi? Devant nous, l’écrivaine éclate de rire. Pourtant, on a dû le lui demander des milliers de fois, non? Pour quelle raison ses romans, puissants et poignants, Quelques adieux, La cérémonie des anges, ne laissent jamais entrevoir son côté hop-yay-fête-point-d’exclamation. «Ça surprend les lecteurs que je sois quelqu’un de joyeux! lance-t-elle. Pour eux, je devrais être… peut-être pas lugubre ou sinistre, mais quand même un peu moins rieuse.»

Elle l’est pourtant, rieuse et passionnée. Cette passion, on la sent, comme chaque fois, dans son nouvel essai. Dans lequel elle revient sur ses quatre décennies à la plume, en treize verbes. Treize verbes pour vivre, donc. Bien vivre, à fond. Il y a «croire», «douter», «apprendre»… Et parmi ces verbes, «au cœur desquels elle a voulu aller», certains mots se glissent et reviennent. Comme cet «élan» qui caractérise depuis toujours ses personnages, leurs actions, leur souffle. «L’élan est fondamental. C’est l’énergie qu’on a. C’est notre moteur. Et c’est vrai qu’il est partout. Partout!» Il y a aussi «le temps. Et la vérité avec laquelle on doit composer.»

«La chose la plus terrible qui pourrait m’arriver, c’est arrêter d’écrire. Que dans mon cœur, je me sois assez étouffée pour ne plus être capable de sortir les mots.»

Cette vérité, c’est également celle que doivent affronter les personnages de son nouveau roman, Ceux qui restent. Une œuvre dans laquelle un homme décide de s’enlever la vie. Oubliant, un instant peut-être, ou ne sachant pas, l’impact que ce geste aura sur ses proches.

Le suicide, l’auteure québécoise l’avait exploré dans Le poids des ombres. Livre publié en 1994 où elle avait «mis son œil de narratrice» sur celle qui avait décidé de mettre un terme à son existence. Ici, la lumière est faite sur les vivants. «Celui qui se tue, je ne veux pas l’expliquer, je ne veux même pas tenter de… d’avoir une espèce de compréhension trop tardive de son geste. C’est ça qu’il a voulu faire? Moi, je vais regarder l’explosion que ça a fait dans la vie des autres.»

Ces autres… Parmi eux, il y a l’amante du disparu, jeune femme fonceuse, en proie à «une grande colère, très crue. Mais vraie. Dans tout.» Et puis son père, monsieur très classe, amateur de scotch, que cette mort violente force à «une énorme introspection». Et son épouse. «Extrêmement… Ah! Comment je le dirais? D’une grande pauvreté affective et émotive.» Sans oublier sa mère, être aux «espoirs démesurés qui n’a jamais regardé ce qu’elle avait dans son sac». «Comme quelqu’un qui part dans le Grand Nord avec un bikini pis une brosse à dents. Ça ne marche pas! Pourquoi tu vas là?»

Oui, l’auteure se pose des questions. Ceux qui restent pareillement. «Qu’est-ce que j’ai fait? Qu’est-ce que je n’ai pas fait? Pourquoi il a fait ça?» Et à ça leur répond le silence. À ça leur répond l’incompréhension. «Ces personnages sont incapables de communiquer normalement, explique l’auteure. Ils sont bloqués. Ils pensent qu’ils vont bien, mais ils courent, ils courent, ils ne savent pas vers quoi et ils ne savent pas jusqu’où. C’est vidant! Je voulais les aimer assez pour les amener au bout de cette course qui n’a pas de point d’arrivée. Pour leur donner un break.»

Au fil de ce marathon, l’image de la maison se pointe souvent. Celle à laquelle on rêve, celle dans laquelle on cherche un nouveau départ, un salut, celle dans laquelle on attend que le temps passe. Et pour l’auteure, la maison, c’est quoi? «J’en ai plus d’une», sourit-elle. En ville, à la campagne, et «ailleurs, plus loin». Mais la maison, c’est surtout sa table de travail. «Tout mon monde s’arrête là. Elle est parfaite.»

Il faut dire que le monde de Marie Laberge est vraiment à elle. Contrairement aux tendances que mentionne une protagoniste de son nouveau roman, celles des vampires et de Harry Potter, l’auteure, elle, suit son rythme, son cœur. La mode? «Trop dangereux, trop volatile, trop éphémère! Je ne peux pas être là, le nez au vent, à dire de quel bord il souffle! Un artiste devrait s’inscrire dans le temps plus sérieusement que ça.» C’est fait.

weekend_marie-laberge-couverture-01_c100 Ceux qui restent

WEEKEND_Marie Laberge couverture 02_c100 Treize verbes pour vivre
En librairie lundi, aux éditions Québec Amérique

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