Wim Wenders, inspiré
Dans Every Thing Will Be Fine, Wim Wenders sonde les sources de la création. Évalue l’impact d’une œuvre «inspirée d’un fait réel». Et explore la culpabilité qu’on peut ressentir, en tant qu’artiste, quand la vérité rejoint trop la fiction et rejaillit sur les réels acteurs de notre drame.
Jusqu’à quel point un artiste a-t-il le droit, moralement, de puiser dans sa vie, dans celle des autres? Et jusqu’à quel point, s’il va loin, est-il prêt à assumer les conséquences de son choix?
L’écrivain au cœur d’Every Thing Will Be Fine, premier film de fiction en sept ans du renommé Wim Wenders, ne semble pas s’en faire plus qu’il faut. Ou du moins, il ne laisse rien transparaître. Il a été impliqué dans un accident. Il a brisé des vies. Il a rédigé un roman. Il a connu un certain succès. Mais Every Thing ne sera pas «fine».
«J’avais l’impression que j’allais raconter quelque chose que je n’avais encore jamais raconté, remarque le cinéaste allemand lorsqu’on le rencontre à l’occasion de son passage au dernier FNC. La culpabilité, c’est un sujet dont je n’avais encore jamais parlé.»
Outre cette culpabilité, ce que Wenders a souhaité explorer ici, c’est ce qui arrive quand notre existence est chamboulée par «un événement traumatique» dont on voudrait «se défaire». «Une fois que ça arrive, la question qu’on se pose, c’est comment sortir de ça?»
Avec son introduction qui se déroule sous une neige feutrée, ce long métrage en 3D, tourné au Québec, s’ouvre sur des airs de conte de Noël. Dans les premières scènes, on se sent presque comme dans un de ces globes de plastique où les flocons tombent quand on le secoue.
À l’image de ces barrières vitrées, tout au long du film, les fenêtres occupent une place prépondérante. «C’est devenu un symbole important, remarque le réalisateur dans un français impeccable. Une métaphore servant à demander comment regarder la vie des autres. De toute façon, on voit toujours les choses à travers une fenêtre…»
Le constat de votre film est quand même dur: l’art ne sauve pas… Ou du moins, pas tout le monde. Et pas de la façon qu’on croit. Était-ce un constat douloureux à dresser?
C’est quand même un constat auquel on arrive si on est honnête. Que l’art n’est pas toujours la solution. Et que la vie a besoin d’autres solutions. Il y a plusieurs façons d’aborder un sujet comme ça; d’aborder un traumatisme. Notre écrivain, joué par James Franco, a l’habitude d’utiliser tout ce qui lui arrive, de le mettre dans des mots et de le cacher dans sa fiction. Il n’a pas l’habitude de partager la douleur. Et cette histoire lui demande de le faire. Et de prendre la responsabilité envers les gens qui sont dans cette histoire avec lui.
Parlant de responsabilité, votre film aborde celle que les artistes ont envers ceux dont ils parlent dans leur œuvre, ceux qui les influencent. Par le passé, vous avez souvent raconté la vie des autres : celle de Pina Bausch, du Buena Vista Social Club, de Sebastião Salgado…. La responsabilité que vous aviez envers ces créateurs est-elle proportionnelle à la fierté que vous avez retirée de vos films?
On dirait… Cela dit, c’est peut-être plus évident dans le documentaire, mais dans la fiction aussi, la question de la responsabilité se pose! J’ai toujours insisté sur l’importance de faire des films non pas sur des choses abstraites, mais sur des choses avec un certain vécu. Et dès qu’il y a un vécu, c’est celui des gens qu’on connaît. Des amis, de la famille. Chaque fois que je vois un film – et ça devient de plus en plus fréquent – avec le slogan «D’après une histoire vraie», je me demande si les gens qui ont vécu cette «vraie histoire» ont été avertis… Qu’est-ce qu’ils en pensent? Et comment composent-ils avec le fait que ce qu’ils ont vécu est maintenant une fiction?
Vous semblez avoir une affection particulière pour Every Thing Will Be Fine. Quand vous regardez l’ensemble de votre filmographie, avez-vous la même affection pour toutes vos œuvres? Dites-vous, comme on entend souvent les cinéastes l’affirmer, que «vous aimez tous vos films également, comme si c’était vos enfants»? Ou y a-t-il des «enfants» que vous aimez mieux que d’autres?
Vous savez, les enfants avec lesquels on n’a pas de soucis sont aussi ceux avec lesquels on a peut-être moins de liens émotionnels. Parce qu’on n’est plus responsable, en quelque sorte. Certains de mes films n’ont pas besoin de moi du tout! Ils se débrouillent tout seuls, ils ont eu beaucoup de succès. Mais les «enfants à problèmes», ceux qui ont des soucis en grandissant, ou qui ne deviennent jamais grands – et il y en a parmi mes films! –, il faut toujours s’en occuper.
Wenders en 5 grands films
1. Paris, Texas (1984)
2. Les Ailes du désir (1987)
3. Si loin, si proche! (1993)
4. Buena Vista Social Club (1999)
5. Pina (2011)
