Culture
16:30 13 février 2016 | mise à jour le: 14 février 2016 à 13:54 Temps de lecture: 7 minutes

Berlinale: Spécial Midnight Special

Berlinale: Spécial Midnight Special
Photo: Pascal Le Segretain / Gettyattends the 'Midnight Special' premiere during the 66th Berlinale International Film Festival Berlin at Berlinale Palace on February 12, 2016 in Berlin, Germany.

TAG BerlinaleLors de la présentation des membres du Jury international, qui s’est déroulée le premier jour du festival, la présidente, Meryl Streep, a affirmé avoir demandé à ses comparses de ne rien lire sur les films en compétition avant de les visionner. Celui qui suivra son conseil avant de savourer Midnight Special risque d’être… quelque peu dérouté.

Midnight Special, ça sonne, certes, comme le titre d’une vieille toune de CCR. Mais ça sonne surtout «truc super mystérieux et obscur». Ou, dans le spectre diamétralement opposé, «comédie absurde de fin de soirée». C’est vraiment tout sauf ça.

C’est Michael Shannon qui, durant la rencontre avec la presse, a le plus joliment résumé l’effet qu’a ce long métrage sur autrui. «Selon moi, tout au long du film, plusieurs personnages se posent les mêmes questions que le public sur ce qui est en train de leur arriver. Sachez que les détails, aussi ambigus soient-ils pour les spectateurs, le sont également pour les protagonistes!» s’est exclamé le toujours excellent acteur, rassurant, en quelque sorte, les cinéphiles égarés ou secoués par l’expérience.

Et quelle insolite expérience. Présenté en compétition officielle, Midnight Special débute comme un sombre thriller policier, avec un kidnapping d’enfant perpétré par deux hommes dont les photos commencent à être diffusées en continu sur toutes les chaînes d’info du pays tandis que leur auto file dans la nuit. Derrière eux, ils ont laissé un lieu nommé Le Ranch, peuplé par des gens armés, pieux et liés. La congrégation, menée par un pasteur, se verra vite envahie par la NSA et le FBI qui débarqueront pour, bah, arrêter tout le monde.

Quelques indices laissent toutefois croire au spectateur que quelque chose d’encore plus étrange, et de complètement surnaturel, est peut-être en train de se tramer : les lunettes de natation que doit porter en permanence le gamin enlevé. Sa façon très calme et souriante de communiquer avec ses «ravisseurs». Et, ah oui, les rayons laser bleus qui lui sortent soudain des yeux.

Jeff Nichols, cinéaste américain qui s’était retrouvé en compétition officielle à Cannes, en 2012, avec Mud (mettant en vedette Resse Witherspoon et Matthew_McConaughey), a confié avoir concocté Midnight Special avec plusieurs influences en tête. À une reporter qui soulignait y avoir vu «un hommage à E.T., à Close Encounters of the Third Kind et au Petit Prince», il a d’ailleurs répondu «c’est exact» en ce qui a trait aux deux premiers films susmentionnés, soulignant l’importance absolue du second, et ajoutant à cela le Starman de Carpenter. «Cette texture, cette aura de mystère, c’est ce que je tentais de reproduire.»

J’ai écrit ce film avec l’idée de “genre” en tête. Je tentais d’émuler ce que Spielberg fait si bien : ce mélange d’émerveillement et de mystère – Jeff Nichols, réalisateur et scénariste

Comme c’est toujours le cas quand un enfant-acteur est présent dans une conférence, il y a eu un «moment cute» durant la rencontre, gracieuseté du jeune Jaeden Lieberher, 13 ans. Questionné sur son travail avec Nichols, celui qui joue le mystérieux gamin aux goggles a répondu candidement : «Le film n’aurait pu être fait sans lui.» «Ooooh», a répondu l’assemblée attendrie.

Celle qui joue la maman de ce garçon trop mignon, Kirsten Dunst, a pour sa part salué la capacité du cinéaste à créer «une atmosphère», à nous permettre de sentir qu’«on est vraiment là» grâce à son attention accrue aux moindres détails. Ainsi, a-t-elle raconté, le film a été tourné à la Nouvelle-Orléans, «une ville qui sert ces jours-ci de décor à de nombreux tournages». Mais Jeff Nichols, lui, ne s’est pas attardé aux mêmes endroits «que tout le monde». «Un jour, on a voyagé deux heures pour trouver un simple bout d’autoroute!» s’est émerveillée l’actrice.

Mais ce qui nous a semblé le plus marquant de tout ce «retour sur la création de Midnight Special», ce sont les «règles» que le metteur en scène a confié avoir instaurées, et cette «expérience» qu’il a menée, consistant à «retrancher le plus d’informations possible» de son scénario. Conscient qu’il s’agissait là d’un pari risqué, il a sitôt ajouté : «Je sais que ça va plaire à certaines gens, et à d’autres pas du tout!»

Il faut cependant saluer son désir d’élaguer les dialogues en cette ère où l’on a une fâcheuse tendance à expliquer tout, tout, tout. «C’est ta sœur?» «Oui, tu sais celle qui est venue hier.» «Elle est venue hier?» «Oui, en après-midi.» «En après-midi? Pourtant, je pensais qu’elle était un oiseau de nuit.» «C’est vrai. Ça m’a semblé bizarre aussi.» «As-tu remarqué quelque chose de spécial?» «Elle était blême.» «Autre chose?» «Elle s’est sauvée quand j’ai commencé à râper de l’ail.» (Free jazz sur le thème «introduisons dans un film un personnage de vampire». Fin de l’interlude.)

Ici, c’est tout le contraire qui se passe. «J’ai construit l’histoire de chaque protagoniste de façon à ce qu’ils ne parlent jamais de choses dont les autres sont déjà au courant», a expliqué le réalisateur.

Ainsi, lorsque les personnages joués par Kirsten Dust et Michael Shannon se retrouvent, on n’entend pas de dialogues à la «pour X raison, cela fait X jours et X saisons qu’on ne s’est pas vus, tu t’en rends compte?» Ils se retrouvent, c’est tout.

Pour Jeff Nichols, Midnight Special représente «la continuation de l’exploration d’une idée narrative» qu’il nourrit «depuis le début de sa carrière». «Dans ce film, s’il n’y a pas de raison pour un personnage d’être entrainé dans le parcours, on l’abandonne derrière nous, a-t-il résumé. Parce qu’on est en constant mouvement! Et qu’on a des choses à faire!»

«Jeff, je suis ton père. Non. Ton prof de maternelle.»

 

BERLIN, GERMANY - FEBRUARY 12: Michael Shannon attends the 'Midnight Special' premiere during the 66th Berlinale International Film Festival Berlin at Berlinale Palace on February 12, 2016 in Berlin, Germany. (Photo by Pascal Le Segretain/Getty Images)
Michael Shannon  /Getty Images

Incarnant l’un des deux hommes qui se sauvent avec un enfant caché dans leur voiture, Michael Shannon, que l’on a vu notamment dans Revolutionary Road et Boardwalk Empire, a joué dans tous les films de Jeff Nichols. «Je ne dirais pas que je me sens comme ton père, a-t-il lancé à l’adresse du cinéaste de 37 ans. Je dirais plutôt que je me sens comme… ton prof de maternelle.»

Ce dernier a rigolé de bon cœur, mais a tenu à rappeler, à la fin de la rencontre, qu’il croit fermement qu’il existe une personne parfaite pour chaque rôle. Et que, si son choix s’est si souvent arrêté sur Michael Shannon, ce n’est pas parce qu’il «voulait le mettre n’importe où, à tout prix». Mais bien parce qu’il était «persuadé qu’il serait LE meilleur» dans les rôles qu’il lui a, chaque fois, proposé de jouer.

Comme dans ce long métrage-ci. Un long métrage que le réalisateur et scénariste a qualifié de «film de science-fiction et de poursuite». Et qui lui a été inspiré, a-t-il noté, par le fait de «devenir père». Ou plutôt, par la crainte soudaine qui l’a envahi, «comme c’est le cas pour tous les parents», qu’il arrive un jour quelque chose à son bébé. «Je crois que la raison pour laquelle nous aimons tant nos enfants, c’est principalement celle-là. Parce qu’on a peur qu’il leur arrive quelque chose de mal.»

À noter: le film, accueilli par des applaudissements polis (et quelques exclamations d’insatisfaction) lors de sa projection en avant-midi à la Berlinale, sortira en salle au Québec le 18 mars.

Articles similaires