Culture
05:06 8 juillet 2016 | mise à jour le: 8 juillet 2016 à 15:43 Temps de lecture: 7 minutes

Dans la tête de Charlie Kaufman

Dans la tête de Charlie Kaufman
Photo: Collaboration spéciale

Karlovy Vary

Notre journaliste Natalia Wysocka se trouve présentement au Festival international du film de Karlovy Vary, en République tchèque.

Il n’est pas connu pour être flamboyant de sa personne, amoureux des flashs ou assoiffé d’attention. Pourtant, on a déjà vu Charlie Kaufman plus joyeux que lors de son passage en République tchèque. Comme si la machine hollywoodienne avait commencé à peser lourd sur les épaules de l’homme au génie scénaristique incontesté et aux idées trop éclatées pour les studios désespérément frileux.

Salué à Karlovy Vary pour l’ensemble de son œuvre, Charlie Kaufman a pris part jeudi soir à un talk-show tchèque enregistré devant public. Mais, contrairement à ses comparses honorés plus tôt cette semaine (soit Jean Reno, qui a catapulté gag après gag, et Willem Dafoe, dont le charisme aurait pu faire fondre un bloc de ciment), le célébré scénariste semblait triste. Préoccupé. «J’adore écrire autant que je déteste écrire», a-t-il notamment confié. Le reste de la discussion a nagé dans les mêmes eaux, l’Américain de 57 ans évoquant toutes ces embûches qui l’empêchent de faire un cinéma libre, comme il le voudrait.

«Ils ne veulent même pas me laisser engager des acteurs qui ne sont pas célèbres, alors comment voudriez-vous que j’aie le feu vert pour travailler avec des acteurs non professionnels?» s’est-il exclamé lorsque l’animateur pragois Marek Eben a voulu savoir s’il envisagerait un jour «de suivre les traces de Miloš Forman et d’engager des “gens ordinaires”».

Car Kaufman, on sait, est aussi réal. Son premier film en tant que metteur en scène, Synecdoche, New York, est paru en 2008. Sept ans plus tard est venu Anomalisa, qu’il a coréalisé avec Duke Johnson. Il a d’ailleurs avoué que c’est le métier qu’il voulait faire au départ. Pas scénariste. «J’ai fait l’école de cinéma. J’étais captivé par les acteurs. Travailler avec eux, c’était, et c’est encore, un remède à ma solitude.»

«En tant que réalisateur, je dois agir, avancer, a-t-il ajouté. Ce qui vient avec une certaine liberté. Le film doit être terminé en 40 jours et c’est tout. Pas le choix. Tandis que, lorsque j’écris un scénario, je peux rester assis là, à plancher et à peiner dessus pendant trois ans.»

Pendant ces années, le but ultime, dit-il, c’est de «se mettre à nu sur papier, se montrer de plus en plus vulnérable». «Mais il y a encore beaucoup de choses que je n’ai pas révélées.» Il a révélé toutefois à l’assemblée la feuille de route de ses premiers boulots: préposé à la billetterie du Met Opera de New York, employé d’un entrepôt où il emballait des livres, puis réceptionniste pour un journal de Minneapolis, «où les gens appelaient pour se plaindre si leur exemplaire avait été livré mouillé par la pluie. Ou s’il n’avait pas été livré du tout.» Il s’est aussi souvenu de ce premier poste de scénariste pour la télé qu’il avait occupé, et qui l’avait mené à passer des mois dans un bureau avec d’autres scénaristes à ne «rien dire» tellement il était «tétanisé». «Onze ans après avoir obtenu mon diplôme, je ne pensais jamais que j’aurais une carrière en cinéma…»

«Je ne pense jamais à des acteurs quand j’écris. La seule fois où c’est arrivé, c’est, bien sûr, avec John Malkovich. Je préfère que les acteurs viennent à moi. Je ne veux pas écrire “le prochain film de Richard Gere”. Même si ça n’a rien à voir avec Richard Gere en tant que tel. Je l’aime bien. C’est juste le premier nom qui m’est venu à l’esprit.» –Charlie Kaufman

Celui qui dit véhiculer «un sentiment désespéré par ses films» a aussi avoué détester foncièrement travailler sur des scénarios adaptés. Rappelons que sa comédie dramatique Adaptation, réalisée par Spike Jonze, était inspirée par ses déboires et son incapacité à adapter, justement, The Orchid Thief, de Susan Orlean. «Je trouve ça très étrange d’être confiné dans le monde et dans les mots de quelqu’un d’autre. Si je le fais, c’est pour l’argent, a-t-il lancé (à la blague?). J’aime trouver mes propres idées.»

Comme cette idée complètement loufoque de créer un «7e étage et demi» dans Being John Malkovich. La fameuse scène où John Cusack débarque au tout aussi fameux 7e étage et demi a d’ailleurs été projetée sur l’écran géant jeudi soir. Après coup, son scénariste a, dans un rare moment de légèreté, souri. «Quand j’ai envoyé le scénario de ce film à John Malkovich, son assistant m’a appelé pour me demander: “Pourquoi 7 et demi?” “Parce que c’est drôle”, ai-je répondu. Il a insisté: “Non, pourquoi ce chiffre?” “Je ne sais pas. C’est un drôle de chiffre, vous ne trouvez pas?” “Saviez-vous que l’appartement new-yorkais de M. Malkovich a justement sept et demi en guise d’adresse?” Je n’étais absolument pas au courant. Et je pense que l’agent a passé le reste de la discussion à essayer de déterminer si j’étais un stalker monomaniaque ou pas.»

S’attendant sûrement à recevoir une réponse inoffensive, l’animateur a alors lancé une p’tite question un peu hors sujet en aparté: «Pensez-vous que l’internet et les nouveaux médias ont gâché certains des mystères de la vie, M. Kaufman?» «Je pense qu’ils ont RUINÉ le monde, a-t-il rétorqué d’emblée. Je pense que c’est une chose horrible qui nous arrive! Les gens ne savent plus comment établir des liens entre eux. Ils sont devenus méchants. L’anonymat leur permet de l’être sans aucune répercussion. Ils ne comprennent pas la douleur qu’ils causent à autrui. Puisque cette douleur, ils ne la voient jamais.»

Parlant de douleur, le cinéaste a noté celle qui le consume, lui. À savoir: être perpétuellement rejeté pour cause de fric. «Je pense que les producteurs aiment l’attention que je reçois… mais pas le box-office que je génère. Ils se montrent toujours intéressés par mes projets. Puis, quand ils voient les recettes de mes films, ils disent: “Ouais, ben, tu sais quoi, finalement, peut-être pas.”»

«Quand je trouve que j’ai écrit quelque chose de merdique, je m’en éloigne pour une durée indéterminée. Ça me permet, lorsque j’y reviens un jour, d’avoir une autre perspective, de voir les choses avec une certaine clarté.» –Charlie Kaufman

On avait presque envie de lui donner une tape dans le dos. De lui dire: «Ça va aller, Charlie.» Après tout, voilà l’homme qui a signé certains des scénarios les plus géniaux et originaux qui aient vu le jour au XXIe siècle, à commencer par Eternal Sunshine of the Spotless Mind.

Mais c’est là que la triste réalité frappe: il s’agit aussi de l’homme qui a dû lancer une campagne sur la plateforme de sociofinancement Kickstarter avec son équipe pour réaliser le bijou d’animation Anomalisa, puisqu’aucun grand studio ne voulait le soutenir. Oui, certaines choses sont encore plus bizarroïdes qu’un film de Kaufman.

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