100 jours de Soraya Martinez Ferrada: la table est mise
Soraya Martinez Ferrada est mairesse de Montréal depuis maintenant 100 jours. Qu’est-ce qu’on retient des trois derniers mois? Quand même pas mal de choses, la scène municipale a été passablement mouvementée pour la nouvelle mairesse. Mais surtout, on note que les pièces du puzzle sont placées pour préparer le reste du mandat.
Je vais, bien entendu, parler de logement et de pistes cyclables. Mais, en partant, soulignons que la mairesse est arrivée avec trois gros dossiers à régler en catastrophe: la STM, l’itinérance et la neige. Elle s’est attaquée aux deux premiers avec brio. Le troisième… pas tant.
Grèves évitées à la STM
Dès son élection, Soraya Martinez Ferrada était confrontée à deux grèves à la STM, soit celles du personnel de l’entretien et des chauffeurs. Elle demandé une entente en moins de 10 jours… et elle l’a eue!
Ou du moins, il y a eu une entente pour les chauffeurs, et le personnel de l’entretien a suspendu sa grève.
C’est sûr que ça aide quand tu as le gouvernement qui menace de rentrer dans le tas avec sa Loi 14. Mais entre la mairesse, le gouvernement, les groupes communautaires et le monde des affaires qui s’insurgeaient tous contre la grève, tout le monde a compris qu’il fallait que ça bouge. Credit where credit is due.
Depuis, tous les syndicats sauf celui de l’entretien ont signé de nouvelles conventions collectives. Il y a quand même eu une grève des heures supplémentaires, mais l’impact sur le service a été bien moins grand qu’en novembre lorsque les gens se butaient à des portes closes.
L’itinérance, la priorité et le meilleur coup
L’autre gros problème à régler en mode gestion de crise, c’était les services en itinérance. Non seulement il y a de plus en plus de gens qui tombent dans l’itinérance à cause du coût de la vie, mais l’hiver est arrivé vite cette année. Il fallait trouver des places pour que ces gens-là puissent se réchauffer quelque part quand il fait froid.
Je rappelle que la première neige est tombée dès le 9 novembre et n’est jamais vraiment partie. Le premier grand froid est arrivé le 4 décembre, avec des températures passant sous la barre de -20 degrés. Ç’aurait été business as usual pour une autre génération, mais avec les changements climatiques, ça faisait un bout qu’on n’avait pas eu un hiver comme ça.
La mairesse et son équipe, surtout Claude Pinard et Benoit Langevin, se sont mobilisés comme jamais pour offrir un nombre record de places en halte-chaleur avec très peu de préavis. C’est leur meilleure réussite jusqu’à présent. Et c’est pas juste moi qui le dit.
«Il y a des choses à saluer avec la nouvelle itinérance, notamment l’engagement en itinérance, l’engagement en culture», affirme Ericka Alneus, cheffe de l’opposition à l’hôtel de ville et cheffe intérimaire de Projet Montréal.
(Elle a aussi plein de critiques à lancer à la mairesse, j’y arriverai plus tard.)
Et il y a aussi Danielle Pilette, professeure à l’UQAM et experte en administration municipale.
«Pour l’itinérance, je dirais que c’est bien démarré», dit-elle. «Quantitativement avec plus de centres et plus de lits par rapport aux places assises, mais qualitativement aussi. Ça va très bien.»
C’est sûr que ce n’est pas tout blanc. Il y a eu des diminutions de services par moments, et la gestion en mode urgence a fait en sorte que certains sites étaient sous-optimaux. Il y a aussi eu un décès – au moins un devrais-je dire, puisqu’on n’est pas toujours au courant des situations tragiques. Mais tout compte fait, c’était une préoccupation majeure de la nouvelle administration et les efforts ont porté fruit.
La neige et les nids-de-poule
Soraya Martinez Ferrada ne contrôle pas la météo. Luis Miranda, son grand manitou du déneigement, non plus. Mais ils sont responsables de s’assurer que la ville fonctionne malgré les aléas de Dame Nature… et on ne peut pas dire que ça a été smooth jusqu’à présent.
Côté neige, c’est arrivé tôt mais il n’y en a pas eu tant que ça. N’empêche, on s’est retrouvé à la fois avec des trottoirs enneigés et des opérations de chargement trop chères et trop nombreuses.
«Ça a donné l’impression que M. Miranda a jeté un regard superficiel sur la situation. Il n’y avait pas une quantité de neige qui appelait à l’urgence, mais le cumul et les épisodes de verglas ont amené des difficultés particulières. M. Miranda a été aveuglé par une apparence de facilité alors qu’en réalité ce n’était pas un hiver facile», affirme Mme Pilette.
Et puis, il y a la gestion des nids-de-poule. Encore un problème créé par la météo, mais Montréal semble particulièrement incapable d’y faire face. Mais ça a l’air que ce n’est pas juste un problème de l’administration actuelle.
«C’était un échec aussi sous l’administration précédente, et sous même les administrations précédentes», souligne Mme Pilette. Je me souviens à l’époque du maire Tremblay, le frère du maire disait à la population de se munir de crampons. Et ça avait créé un tollé. Il y a une continuité dans les difficultés dans les services à la population. Ce n’est pas nouveau.»
Ericka Alneus ajoute toutefois que la nouvelle mairesse s’est quand même tirée dans le pied au moins un petit peu.
«On parlait de nids-de-poule au dernier conseil municipal. On me balance que Projet Montréal n’avait pas investi assez d’argent dans le passé… Ce qui est particulier, c’est que dans les derniers budgets de notre administration, on investissait plus de 100 M$ par année. Avec le premier budget de l’administration Martinez Ferrada, on est à 80 M$», souligne-t-elle.
Et le budget?
J’ai parlé plusieurs fois de l’augmentation des taxes. Oui, c’est vrai, c’est plus élevé que promis. Oui, c’est une promesse brisée. Mais c’est surtout à cause des arrondissements de Projet Montréal que la facture augmente autant. Et aussi Ahuntsic-Cartierville, pour une raison que j’ignore.
Curieusement, ça ne semble pas avoir endommagé la réputation de Soraya Martinez Ferrada autant que ça aurait pu. Ce n’est pas une fin abrupte de lune de miel, contrairement à ce qu’a vécu Valérie Plante en 2018. La politique est souvent injuste…
Du temps et des comités
Pour le reste, la mairesse s’est surtout donnée du temps pour organiser la suite des choses.
Une Table des maires.
Un Groupe d’intervention tactique en itinérance.
Un comité d’experts pour mousser la construction de logements abordables.
Un audit à venir des pistes cyclables.
Autant de groupes de travail qui lui permettent de cocher la case «promesse électorale» sans nécessairement changer la réalité sur le terrain dès maintenant.
En matière de logement, notamment, la mairesse a promis de remplacer le fameux règlement du «20-20-20». Pour l’instant, on parle surtout d’un assouplissement. Éventuellement, son comité d’expert va lui proposer diverses mesures incitatives pour accélérer la construction de logements hors marché.
Faire cette annonce dans ses 100 premiers jours, c’est surtout une façon pour Soraya Martinez Ferrada de gagner un peu de temps.
«Je pense que la mairesse a tout intérêt à gagner du temps», affirme Mme Pilette. «Les orientations futures, la demande future pour le logement, on ne peut pas l’évaluer. L’ISQ prévoit une décroissance de la population à Montréal. Et on ne connait pas l’avenir de l’immigration temporaire. L’élection d’octobre 2026 sera déterminante, alors la mairesse a tout intérêt à attendre.»
Il faut aussi savoir quels types de logements seront construits. J’ai déjà dit qu’il faut augmenter la cadence dans toutes les tranches de baux: l’augmentation de l’offre fera éventuellement descendre les prix. Mais c’est encore très hypothétique. Il faut garder un œil sur les taux d’occupation des logements à faible prix, et ensuite sur les prix eux-mêmes.
Si les mises en chantier n’augmentent pas ou que les prix ne descendent pas, ça sera un échec.
«L’itinérance est intimement liée à la crise du logement», souligne Ericka Alneus. «C’est la mixité et l’abordabilité qui va aider. Si on construit des condos à plusieurs milliers de dollars, ça va être difficile d’y avoir accès. Pendant ce temps, on entend parler d’évictions. Les gens se ramassent dans la rue.»
Dès le mois de mars, on aura la liste des sites sélectionnés pour développer en priorité du logement hors-marché. Ça nous donnera déjà une meilleure idée des possibilités.
Les pistes cyclables, un débat auto-infligé
La grosse controverse de Soraya Martinez Ferrada depuis 100 jours, c’est la gestion des pistes cyclables. Le débat lui colle, et c’est en grande partie à cause de ses propres déclarations et celles de ses conseillers.
Audit, pas d’audit? Bougera, bougera pas? Chaque fois que son administration parle d’une piste cyclable, il y a une réaction.
On sait déjà que son équipe n’aime pas la piste vers le District Central. Dans Mercier–Hochelaga-Maisonneuve, le REV sur Hochelaga a été mis sur pause. Une légère modification dans Outremont a mené à une manif.
L’opposition craint que l’audit ne mène au retour du «tout à l’auto». Qu’est-ce qu’on fait si le constat c’est qu’il faut une piste cyclable plus grande, mieux aménagée?
Jusqu’à présent, on sent surtout un désir de l’administration de moins faire chier les automobilistes. Mais la table est mise pour la suite. On en saura plus à la fin de l’année.
Autonomie et collaboration
Peut-être que le meilleur coup de la mairesse, jusqu’à présent, c’est de renégocier son champ d’action par rapport aux autres paliers de gouvernement. Elle se donne une marge de manœuvre plus grande pour agir sans attendre. Et en même temps, elle améliorer la collaboration pour éviter les blocages.
«Montréal a toujours été très dépendante des décisions prises à Ottawa et à Québec. Mais la mairesse actuelle semble sur un bon chemin de collaboration, quel que soit le gouvernement au pouvoir. Les relations avec Québec sont mieux huilées avec cette mairesse», souligne Danielle Pilette.
Tant mieux. Ça permettra à Montréal d’avancer. On s’en reparle en novembre pour le premier anniversaire de la nouvelle administration.