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Destin ou hasard?

Bernard prend le métro deux ou trois fois par année. À toutes les fois, il s’égare. Souvent distrait par les voyageurs qui lui suscitent beaucoup d’interrogations, souvent perdu dans ses pensées. Le fait de ne pas prendre le volant lui laisse une complète liberté. Libre de choisir une avenue, d’en prendre une autre. Qu’il soit sur la ligne verte ou orange, Bernard s’abandonne momentanément aux mains du conducteur qui est rivé à son siège, hypnotisée par le tunnel, comme une mouche sur une tarte au sucre.

«Prochaine station: Jolicoeur», lance la voix métallique du chauffeur. Comme pour un chemin de croix mécanisé et organisé, les passagers, comme des automates, subissent les arrêts et départs avec docilité. Certains sont plongés dans un demi-sommeil, d’autres en profitent pour lire ou étudier. La moitié des voyageurs observe l’autre moitié.

Le temps passe. Prochaine station: Lionel-Groulx. On change de ligne, comme on change de T-Shirt, machinalement.

9h17. Debout sur le quai, Bernard écoute un formidable musicien de jazz, un artiste du métro. Celui-ci est très talentueux. Le métro arrive déjà, celui de la ligne orange, à la première loge, un autre conducteur, sosie de l’autre. Des jumeaux des transports. Sans sourire, sans saveur, sans odeur. Il sort d’un trou pour entrer dans un autre. Bernard sort d’une histoire pour entrer dans une autre. Il laisse derrière lui, les notes enivrantes du guitariste qui s’attaque à Miles Davis et affronte une autre séquence.

Prochaine station: Place St-Henri. La même voix, le même matin. Le train part. Chancelant, Bernard s’assoie vacillant, comme un homme un peu saoul. Son regard croise celui d’une femme qu’il a connue dans une autre vie. Une ex-flamme. Roxanne.

– «Allo Roxanne», lance-t-il.

Un instant passe. Une éternité. N’écoutant que son courage.

– «C’est moi. Bernard. Tu me reconnais?»

– «Ah oui, bien sûr … Bernard!»

Il sait qu’elle ment et qu’elle ne le reconnaît pas du tout. Vingt ans ont passé et il faut le reconnaître, Bernard a beaucoup vieilli. Le temps a inscrit sur son visage des marques profondes. Divorce, maladie et tracas lui ont creusé de profondes rides qui trahissent son âge. Elle, cependant, est restée la même, plus belle encore.

– «Tu vas où?»

– «Au travail, au centre-ville; et toi Bernard?»

– «J’vais à un rendez-vous d’affaires.»

Il ment à son tour.

«Prochaine station : Sherbrooke». La voix du robot réveille quelques voyageurs.

– «Je dois sortir ici. Content de t’avoir revue. À la prochaine Roxanne!»

Il sort du métro, comme on sort du confessionnal. Son souffle est court et les vitres du métro réfléchissent son visage. Il se trouve à cet instant vieux et gris. Et cette merveilleuse Roxanne qui lui rappelle le temps qui passe. Plus motivé que jamais, il se dirige d’un pas ferme vers l’extérieur. Il saute dans le premier taxi et lance un adresse au chauffeur qui ressemble à Gérald Tremblay (se serait-il recyclé?)

Beaucoup de trafic. Quinze minutes plus tard, la voiture-taxi s’immobilise devant la clinique. Bernard descend. Il monte les marches et sent son cœur battre fort. Depuis des mois, il attend ce moment; c’est son jardin secret. Dans vingt minutes, il passera au bistouri. Lifting complet qui lui redonnera sa jeunesse, croit-il.

Il entre dans la clinique aseptisée. Bernard emprunte un premier corridor, puis un second. Bureau 222, comme les pilules. Il ouvre la porte et à cet instant, le destin entre en jeu.

À la réception, Roxanne l’accueille avec un large sourire «botoxé». La femme sans rides lui dit presque en murmurant:

– «On vous attendait monsieur!»

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