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Violence conjugale : parler pour s’en sortir

L’équipe de Halte-Femmes Montréal-Nord, un organisme qui vient en aide aux victimes de violence conjugale, a participé, au « V-Day », un rassemblement tenu simultanément dans plusieurs villes le 14 février pour dénoncer les injustices vécues par les femmes et exiger que cesse la violence envers elles. En marge de l’événement, Sylvie Charbonneau, coordonnatrice de l’organisme, et Arianne Hopkins, intervenante auprès des femmes et spécialiste du sujet, ont accepté de répondre à nos questions. Pourquoi tant de violence envers les femmes? Et pourquoi particulièrement à Montréal-Nord? Y a-t-il un profil type de femme violentée? Et comment réagir quand ça arrive? La première réponse est de Mme Charbonneau et les autres de Mme Hopkins.

Pourquoi teniez-vous à être présentes au V-Day?

« Nous tenions à participer au V-Day car il s’agit d’un mouvement mondial pour faire cesser la violence envers les femmes et les filles. De tels événements créatifs nous permettent non seulement de sensibiliser le grand public, mais également de consolider la mobilisation dans la lutte pour faire cesser la violence envers les femmes et les filles, y compris le viol, l’inceste, les coups, la mutilation génitale féminine et l’esclavage sexuel. »

Êtes-vous surprises d’apprendre que seulement 30 % des femmes de Montréal-Nord qui ont appelé la police à la suite d’un crime de violence conjugale acceptent que leur dossier soit transféré à une intervenante du CLSC?

« Non, il n’est pas surprenant de l’apprendre. »

Pourquoi croyez-vous que tant de femmes refusent cette main tendue? La peur?

« Il y a plusieurs raisons qui justifient cette situation, la peur en est en bonne partie responsable. Mais peur de quoi… peur qu’il mette ses menaces à exécution, peur de ne pas y arriver seule, peur du jugement, peur d’avoir été responsable de la violence du conjoint, comme elle se l’est fait souvent dire par le conjoint, peur que l’intervenante pense qu’elle est une mauvaise mère, peur d’être prise pour folle, peur de l’inconnu, peur de s’avouer qu’il ne changera pas, peur de reconnaître que ce n’est pas un événement isolé et de se nommer victime de violence conjugale. Plusieurs personnes croient aussi que la violence conjugale c’est comme une chicane de famille, ça se règle en famille. On se sent aussi parfois honteuse d’avoir à aller chercher de l’aide, parce qu’on croit que c’est un signe de faiblesse. 

Il faut aussi mentionner que lorsqu’il y a intervention policière, la femme vit un moment de crise et que ce dont elle a besoin c’est de protection immédiate. Se projeter dans un futur aussi proche soit-il est difficile. Ce service est très important, mais les femmes ne quittent pas toutes et ne vont pas chercher de l’aide à la même étape dans le cycle de la violence. Sachant qu’elles vont chercher de l’aide principalement dans 3 des 4 étapes du cycle de la violence, le 30 % est à ce moment très satisfaisant.

Il est aussi pertinent de dire que parmi les femmes qui appellent la police, certaines reçoivent déjà de l’aide d’organismes comme le nôtre ou sont déjà soutenues par le CLSC, la DPJ, des psychologues et des maisons d’hébergement. 

Un autre aspect à considérer, c’est que souvent elles ont quitté le conjoint, mais elles sont victimes de violence conjugale post-séparation. Je me souviens d’une femme qui vivait tellement de harcèlement et de menaces qu’elle a finit par se dire, « je suis plus en sécurité si je reste avec lui plutôt que de passer ma vie à me cacher ». Malheureusement, elle n’est pas seule à vivre cette situation. Certaines femmes, pour leur sécurité, doivent arrêter de travailler, changer de logement, de quartier, de lieux de fréquentation, d’amies et ne peuvent informer personne de leur nouvelle adresse. Ce n’est pas facile, mais il existe des ressources pour les aider à y arriver. Comme les maisons d’hébergement d’urgence et les maisons de 2e étape qui permettent de faire ces transitions plus en douceur. 

Il y a aussi la difficulté des femmes qui ont à continuer de côtoyer leurs ex-conjoints qui sont pères de leurs enfants. L’utilisation des enfants est un moyen de violenter la femme après la séparation et ajoute à la difficulté que ces femmes vivent. »

Il n’y a pas un seul profil type de femme victime de violence conjugale, contrairement à ce que plusieurs croient. Qu’en est-il?

« Malheureusement, il n’y aucun profil précis d’une victime de violence conjugale. C’est donc de dire qu’aucune femme n’est à l’abri de le vivre un jour dans sa vie. Peu importe l’âge, le revenu, le statut social, la religion, la culture, la minorité dont elle peut faire partie. La violence envers les femmes est malheureusement un fléau universel. Qu’on soit notaire, médecin, qu’on ait 16 ou 80 ans, qu’on ait vécu de la violence familiale étant jeune ou pas et qu’on ait une bonne capacité à s’affirmer ou pas. La même analyse s’applique pour le profil des agresseurs. Pas d’âge, pas de religion et, surtout, ce n’est pas dû à un grand stress, à un problème de toxicomanie ou d’alcoolisme ou de santé mentale. »

Il faut en moyenne entre 7 et 10 fois avant qu’une femme rompe pour de bon avec un conjoint agresseur et avec le cycle de la violence? Comment intervenez-vous pour qu’elles s’en sortent mieux, plus rapidement si possible?

« Ce qui est essentiel c’est de respecter leur rythme. C’est d’ailleurs beaucoup plus facile pour les intervenantes de le faire que pour la famille et l’entourage qui vivent un grand sentiment d’impuissance. Donc, l’important c’est de laisser la porte grande ouverte pour elles, et ce à chaque pas qu’elles font. La violence conjugale est une problématique très complexe et l’engrenage dans lequel elles sont prises est très difficile à briser. De plus, comme la dangerosité augmente lorsque la femme quitte le conjoint, il est normal que cela soit très difficile, leurs peurs sont aussi réelles que les menaces faites à leur endroit ou envers les enfants. De plus, le problème c’est que la violence n’arrête pas lorsqu’on quitte. Malheureusement, beaucoup vivent de la violence conjugale post-séparation. D’ailleurs, c’est ce qui est arrivé aux femmes ayant été assassinées à Montréal-Nord dans les dernières années. »  

Montréal-Nord serait l’arrondissement, à Montréal, où l’on enregistre le plus haut taux de crimes liés à la violence conjugale. Selon des informations recueillies auprès des policiers, ça n’a pas de lien avec le haut taux de nouveaux arrivants ou de citoyens issus de l’immigration, et c’est souvent chez des « Québécois de souche » que débarquent les policiers. Pourquoi Montréal-Nord? La pauvreté et les conditions sociales?

« Je suis bien contente que les policiers le confirment. La violence n’a pas de culture, ni de pays. D’ailleurs,les statistiques pour l’ensemble du Québec le confirment aussi puisque le taux d’infractions en lien avec la violence conjugale reste très haut et parfois plus haut dans les régions qui n’ont pas un taux élevé d’immigration.

Pour expliquer ces statistiques inquiétantes, il faut commencer par le seul point commun de la majorité des victimes : être femme. Donc dans un quartier où la prédominance féminine est établie, le lien est pour nous clair. Je n’ai pas plus de risque d’être victime de violence conjugale parce que je suis pauvre, mais si je vis de la violence conjugale, il est sûr que je vais m’appauvrir et il est plus difficile de me sortir de ce cycle en étant pauvre. »

Quels conseils donnez-vous à une femme victime de violence conjugale?

« Si votre petite voix intérieure, votre instinct, votre feeling, qui vous dit : “il me semble que ce n’est pas normal que ma relation se passe comme ça… mais c’est peut-être moi le problème, je suis peut-être folle…”  Si vous vous questionnez sur votre relation, n’hésitez pas à aller en parler avec une intervenante, appelez un organisme en toute confidentialité. Si vous craignez pour votre sécurité, n’hésitez pas à communiquer avec la police ou avec S.O.S. violence conjugale. Aucune personne, peut importe ce qu’elle a fait, ne mérite de se faire violenter, et ce, peut importe que ce soit de la violence psychologique, physique, sociale, sexuelle, économique ou spirituelle. La violence n’est pas une perte de contrôle, mais une prise de contrôle volontaire d’une personne sur une autre dans le but d’obtenir le pouvoir sur elle. »

S.O.S. violence conjugale : 514-873-9010

Halte-Femmes Montréal-Nord : 514-328-2055

 

 

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