My kind of gauche
Pierrick doit avoir à peine 35 ans, peut-être un peu moins. Il est blond avec la peau un peu bleutée. Pierrick est souriant et affable.
Pierrick et Sandra, sa femme, sont les propriétaires d’une chambre d’hôte, une petite maison toute mignonne au fond d’une cour où, dans quelques semaines, les fleurs auront poussé et où ce sera très joli. Là, il fait trop froid pour les fleurs, sauf pour les camélias. J’aime les camélias, vous l’ai-je déjà dit?
Le ciel a un gris de carapace de crevette crue, un noir de minuscules bulots, un vert de ces algues que les restaurateurs mettent au fond des plateaux de fruits de mer.
Avant de parler de Pierrick, vous dire qu’on est allé manger Chez Mado, juste parce que ça s’appelait Chez Mado. Non, on ne s’est pas demandé si la waitress allait être une drag queen. La serveuse était blonde, jeune et parlait un peu ch’ti. Elle se faisait appeler « La Crevette Speedy Gonzales » et elle était très rigolote.
Je reviens à Pierrick.
À peine arrivés, on se met à parler politique. Pierrick en mange. Il nous raconte tout le travail qu’il y a à faire dans la région. Racisme, homophobie, économie pourrie, 38,7% du vote au Front National…
En plus de leur boulot, Pierrick et Sandra ont acquis cette maison et en ont fait des chambres d’hôtes, ce que nous appelons des Beds and breakfasts, ou des Couettes et café, ou je ne sais quelle autre jeu de mot à la mords-moi le machin…
Chez Pierrick et Sandra, pas de bouquet garni séché sur les murs. Pas de bibelot laid en plâtre ou en céramique de matante. Pas de faux tableau mal reproduit de chats mignons qui s’enroulent dans une pelote de laine de la même couleur que les draps.
Non. Chez Pierrick et Sandra, il y a des bibliothèques avec des vrais livres dessus, il y a des BDs sous les tables de nuit, et dans la cuisine, il y a une belle sélection de journaux libertaires, dont un, Le Fakyr, que j’ai feuilleté jusqu’à m’en délecter. Bien écrit, rigolo, juste assez baveux et caustique, un journal régional avec un tranchant délicieusement sympathique.
Au petit matin, en sirotant le quatrième café, Pierrick a sorti une des définitions les plus justes de la différence entre la droite et la gauche : « À droite, c’est : on développe l’économie et on se dit que l’équité sociale suivra. À gauche, on dit qu’il faut créer la justice sociale pour favoriser un contexte propice au bon développement de l’économie. »
Des gars comme Pierrick, vous pouvez m’en présenter tant que vous voulez.