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Entre la réalité et la pure invention se trouve l'auteur

Cette semaine, je suis retiré. Dans le bois, encore. La somme des activités auxquelles je m’adonne a pour effet de m’éloigner de la seule chose qui compte vraiment à mes yeux : le roman.

Depuis des années, entre ces chroniques, les livres que j’édite, les projets de scénario sur lesquels je travaille et toutes mes autres activités, je n’arrive plus à avancer sur deux projets de romans qui m’occupent pourtant l’esprit de manière obsessive.

Comme pour quatre de mes livres, Élise, Zones 5, La machine à Orgueil et Attraper un dindon sauvage au lasso (j’en ai d’ailleurs vu cinq, samedi, des dindons, pour me rappeler qu’il était bel et bien impossible d’attraper ces bêtes-là au lasso : leur cou étant plus large que leur tête, que ça court à 60 km/h, ces bestiaux, et que c’est farouche que l’yab’. Je me suis rappelé que c’était aussi difficile que de se mettre à écrire un roman), je suis revenu sur mon lieu d’écriture privilégié.

Me sortir du monde, oui, me cacher, vivre dans le bois : un jour, je ne reviendrai plus en ville, un jour je vivrai dans une forêt. Je suis dans la maison qui travaille plus que son propriétaire, celle de mon ami Urbain. Dix jours d’exil, coupé du web (il faut que j’aille au village prendre mes courriels et mes messages : dix kilomètres dans la neige et sur la glace).

Je suis seul, tout à fait seul. Sauf samedi, quand Mathieu est passé pour me laisser les clés de sa maison avant de rentrer à Montréal. Sa retraite d’écriture à lui est terminée. Hier, il reprenait ses fonctions de prof de littérature. Mathieu a Internet dans sa maison et c’est de là que je vous envoie ce texte.

Se vider

Me vider de mots, oui. Diarrhée créative.

Comment écrire sur le Québec tel qu’il est : corrompu, engoncé dans ses petits secrets, coincé par ses alliances factices, étouffé par ses faux semblants. Je plonge dans une histoire de disparitions, une histoire de mensonges, une histoire d’écarts entre les réalités de l’urbanité et celles de la ruralité. J’avance à bon train, concentré et isolé. Je me défoule sur des personnages imaginaires qui ne risquent pas de m’envoyer chier, ceux-là…

Dany

« Nous vivons dans l’obscurité, nous faisons ce que nous pouvons, le reste est la folie de l’art. » – Henry James, cité par Dany Laferrière dans Journal d’un écrivain en pyjama.

« Personne ne nous oblige à aligner ainsi les émotions les unes à la suite des autres. Nous n’avons aucune idée de ce qui nous pousse à le faire. Et nous reviendrons sur le chantier pour poursuivre inlassablement le travail jusqu’à noircir la dernière page blanche. » – Dany Laferrière dans Journal d’un écrivain en pyjama.

Je lisais dans le Devoir de samedi, le papier sur le plus récent livre de Dany Laferrière. Je l’ai aussi entendu dimanche, parler de son rapport à l’écriture à dans Tout le monde en parle. Je n’arrête pas de réfléchir à ce « je » qu’il a créé, qui parle de lui tout en parlant des autres, qui porte sa propre parole tout en la prêtant à celui ou celle qui lit.

J’aime l’importance qu’il accorde à la lecture, j’aime cette manière qu’il a de parler de l’écriture comme d’une drogue, comme d’une manière de s’inventer un monde parallèle, une réalité autre.

« Je repense à cette réponse qu’il me donnait, il y a plusieurs années, à cette question que je posais systématiquement aux écrivains que j’interviewais, à savoir la nature de la relation qu’entretenaient le réel et l’inventé dans leur œuvre.

« Ça n’a aucune importance, m’avait-il répondu, tout ce qui compte, c’est l’écriture. Seule la part floue entre ce que vit l’écrivain et ce qu’il invente compte, au moment même de l’écriture, dans sa solitude la plus totale. »

Un roman sur les lieux de ma retraite

Cette distance fragile m’obsède. Ce monde que l’on crée en écrivant me fait peur. Comment faire se marier des lieux, des paysages, des personnages et des émotions à la fois tirés de la réalité et absolument inventés, comment ne pas trahir ni l’un ni l’autre ?

Dany disait à Guy A. qu’une famille doit s’inquiéter lorsqu’elle compte un écrivain parmi les siens. L’écrivain écoute aux portes, il enregistre la moindre conversation, le moindre chuchotement, le moindre secret qu’on lui confie.

Il se nourrit des gémissements étouffés par les draps et les oreillers dans la chambre d’à côté, il invente une altercation à partir d’une bribe de conversation, il compose des personnages à partir d’additions et de soustractions, volant ceci à l’un, fondant ces deux-là l’un dans l’autre pour n’en faire qu’un seul.

Cette semaine, j’écris un roman qui se passe sur les lieux mêmes de ma retraite. Autour de cette maison et aussi autour d’autres, sur ce chemin que je fréquente depuis 20 ans. Cette semaine, j’invente et je me dope. Cette semaine, je lis Dany Laferrière et des larmes me viennent aux yeux.

Journal d’un écrivain en pyjama, Mémoire d’encrier.

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