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Une jardinière philosophe

« Ça pousse! Ça pousse! Je vais manger des petites fèves bientôt! » Ainsi m’aborde cette septuagénaire guillerette aux cheveux aussi blancs que sa jupe paysanne. Fidèle à son carré de jardin communautaire, tôt, tous les matins, elle vient constater la force de la nature comme elle le dit d’un sourire narquois. Peut-être encourage-t-elle ses plants de tomates en leur parlant, car ils me semblent plus prolifiques que ceux de ses voisins qui pourtant, en catimini, mettent des engrais chimiques défendus?

« Et vous, qu’avez-vous semé? », s’informe-t-elle en s’approchant de mon site. Je regarde mon jardin et subitement je trouve mes queues de carottes bien rares et mes choux raves fadasses. Seules mes pousses d’oignons rouges ont fière allure. Observatrice ou sorcière, en tout cas, encourageante, elle m’affirme que cela viendra, que ma récolte sera bonne sans que j’aie émis le moindre doute.

« Oh! Déjà 7 h 30, je vais vous laisser maintenant, pour faire ma marche quotidienne avant qu’il ne fasse trop chaud. Il faut bien se garder en forme. Aujourd’hui je vais jouer au bingo, dit-elle d’un ton enjoué et les yeux pétillants. J’y vais plus pour sociabiliser que pour gagner, quoique la chance est souvent de mon côté. Assez pour m’offrir des petits voyages et des plus longs.

« Il y a deux ans, j’ai accumulé suffisamment pour réaliser le rêve de ma vie : aller en Italie. Un bonheur! me confie-t-elle encore tout animée de ses souvenirs. Maintenant, je visualise d’autres destinations que j’aimerais visiter. On ne sait jamais.

« Je joue au bingo. Je gagne encore. Il y a des joueuses qui arrivent en affirmant haut et fort qu’elles viennent perdre leur argent ou bien elles disent: ‘je ne sais pas pourquoi je viens, je perds tout le temps. Eh bien, crois-moi, elles ne crient jamais bingo, celles-là. Elles ne comprennent pas qu’il s’agit d’une question d’attitude et de pensée positive!

« Je vais à la salle de Pointe-aux-Trembles depuis que celle de la rue Viterbe de Saint-Léonard a fermé ses portes en 2011. Mes pauvres voisines pleuraient le dernier jour. Plusieurs d’entre elles ne savent plus comment occuper leur après-midi. Elles voudraient bien que je les conduise à Pointe-aux-Trembles chaque fois que je m’y rends, mais moi je tiens à ma liberté.

« Toute ma vie, je me suis obligée à faire ceci ou cela pour l’un et pour l’autre, maintenant, je passe en premier, sans aucune culpabilité. Penses à cela la jeune (j’ai 64 ans), ne perd pas ton temps, n’attends pas d’être vieille pour te faire plaisir, ta vie sera meilleure et tu n’auras pas plus d’ennemis. »

Là-dessus, elle tourne les talons et s’en va, sans m’avoir permis de la nommer, encore moins de la photographier. Avec son chapeau de paille à la main et son grand sac de jute, elle ressemble à Mademoiselle C. du conte de Dominique Demers. Si vous fréquentez les jardins communautaires de l’arrondissement, vous la connaissez sûrement cette sage jardinière, sinon je vous le souhaite, elle s’avère très énergisante. (Source : Madame R.)

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