Les talibans, ces amateurs de poésie
Les talibans ne sont pas juste des guerriers féroces – ils sont aussi férus de poésie, qu’ils écoutent dans la voiture ou sur leur cellulaire. Un recueil des meilleurs poèmes talibans a d’ailleurs été publié aux États-Unis. Est-ce que ce livre donnera des munitions aux terroristes – ou aidera-t-il plutôt l’Occident à mieux comprendre leurs actions?
«Oh, mon amant nostalgique et épuisé! Tu as encore à marcher pour atteindre ta maison splendide. Ce monde plein d’obscurité cherche la teinte de ton sang rouge.»
Shakespeare? Non, le militant taliban Abdul Basir Ebrat. «Les talibans écoutent des poèmes partout, explique Felix Kuehn, un chercheur allemand qui vit dans un bastion taliban de Kandahar. Dans leur voiture, sur leur cellulaire, la poésie les quitte rarement. Même les résidants qui ne sont pas des talibans, et qui les ont peut-être affrontés, apprécie la poésie talibane.»
Les fondamentalistes musulmans publient aussi leurs poèmes sur l’internet – en général, les sites web talibans comportent une section exclusivement consacrée à la poésie. Mais lorsque Kuehn et son partenaire de recherche, Felix Strick van Linschoten, sont arrivés à Kandahar, il y a plusieurs années, ils ont vite remarqué que les analystes occidentaux ne s’intéressaient qu’au contenu, et jamais à la poésie. Les auteurs ont voulu remédier à la situation en publiant, en mai dernier, une anthologie des meilleurs poèmes talibans, Poetry of the Taliban, indisponible en français pour l’instant.
Certains poèmes sont romantiques : «Ton amour de côté, quoi d’autre ici? C’est comme aborder le désert.» D’autres sont religieux, et portent un regard désespéré sur la vie. Certains sont de véritables déclarations de guerre. «Ils fendent le crâne de notre peuple sans culpabilité aucune. Je jure que j’enverrai des tremblements de terre frapper à votre porte», écrit un combattant nommé Nasrat.
Les talibans écrivent des poèmes depuis le début des années 1980. «Une fois la bataille terminée, certains combattants s’assoyaient et prenaient la plume pour écrire des vers, explique Juehn. En ce sens, ils font comme bien des soldats partout dans le monde.»
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Mais un livre de poésie talibane n’atterit pas sur les tablettes des libraires sans controverse. «Ça ne fait rien d’autre que publiciser la voix d’un groupe extrémiste et d’un ennemi de notre pays», a argué avec colère l’ex-commandant des forces armées britanniques en Afghanistan, Richard Kemp, dans une entrevue publiée dans un journal anglais.
«Par contre, la plupart du temps, la publication de ce genre de matériel montre à quel point ces groupes sont extrémistes, hypocrites et insensés», souligne pour sa part Jarret Brachman, qui conseille les gouvernements sur les questions de sécurité et de menace terroriste. «Le soleil est souvent le meilleur désinfectant. Les poèmes talibans offrent une base de données intéressante aux autorités pour qu’elles puissent ajuster leurs politiques et prendre de meilleures décisions.»