Monde
03:00 31 juillet 2018

Visiter la face macabre du monde

Visiter la face macabre du monde
Photo: MétroLe Catacombs - Paris

Des crématoriums abandonnés. Des maisons à moitié ensevelies sous la boue volcanique. Des plaines sur lesquelles ont reposé des milliers de corps en uniforme. Deux trous laissés béants où se dressaient jadis deux tours. Plusieurs sites marqués par un événement tragique ou un traumatisme sont aujourd’hui des plus populaires auprès des touristes. Ces endroits stimulent une niche touristique de plus en plus populaire: le tourisme macabre, aussi appelé tourisme du deuil. De quoi s’agit-il exactement?

«La définition la plus simple serait de parler de voyages vers des destinations et des sites associés à la mort, aux désastres, aux tragédies, au macabre. Mais ce serait plutôt simpliste, avance le Dr Peter Hohenhaus, créateur du site web Dark Tourism, basé en Autriche. Le tourisme de l’horreur englobe plusieurs choses, du désastre industriel aux musées médicaux, en passant par les mausolées. Et bien plus encore.»

En fait, ce type de tourisme recoupe 46 catégories différentes selon le site Dark Tourism. Il est question de prisons, de bunkers, de sites de torture, de lieux ravagés par les désastres naturels ou d’endroits où des meurtres ont été commis.

Le terme n’est pas nouveau, tout comme la curiosité touristique d’ailleurs. L’expression a été utilisée en 1996 par John Lennon et Malcom Foley, de l’université de Glasgow, pour analyser des sites anciens liés à la mort et populaires auprès des touristes. Avant eux, des écrivains, comme P. J. O’Rourke, ont parlé de séjours à Varsovie, à Managua ou à Belfast (des villes au passé violent) comme de «vacances infernales». Puis, après le 11 Septembre, le site où se dressaient les tours jumelles est rapidement devenu une destination courue.

«En ces temps d’incertitudes et de menaces qui pèsent sur la civilisation et la planète, certaines personnes tentent au moins de vivre ce qui survient plutôt que de fuir la réalité.» – Le Dr Peter Hohenhaus, créateur autrichien du site web Dark Tourism

Quelle est la part de morbidité dans cette pratique? Le Dr Philip Stone, un des plus grands experts de la recherche sur la question et fondateur du Dark Tourism Institute, affirme que le phénomène est né de la fascination de la population pour ce qui concerne la mort et de l’envie de lui donner une touche éducationnelle et «divertissante». De plus, selon lui, ces lieux et ces sujets comportent des éléments qu’il faut communiquer, qu’il importe de ne pas oublier.

«Plutôt que de pousser les gens à fuir la réalité, le tourisme macabre leur permet de communier avec le monde et avec l’histoire contemporaine», soutient le Dr Hohenhaus.

L’avis du Dr Peter Hohenhaus, un expert du macabre

Pourquoi visite-t-on un site commémoratif? Quel sens donne-t-on à cette expérience?
Pour moi, c’est l’aspect éducatif qui doit être mis en avant. Je dis souvent que j’ai appris plus en pratiquant le tourisme macabre pendant 10 ans que durant toute ma formation scolaire et ma carrière universitaire. Il y a quelque chose de cathartique derrière tout ça. Les plus philosophes diront que ces expériences permettent aux visiteurs de faire face à leur mortalité.

Pourquoi croyez-vous que l’intérêt pour des sites où des tragédies ont eu lieu est grandissant?
C’est difficile à dire. C’est une querelle byzantine, je crois. Il y a certainement davantage de médias qui en font part. Cependant, les médias parlent-ils davantage de tourisme noir parce qu’il est plus populaire? Ou le tourisme noir est-il plus populaire parce que les médias en parlent davantage? Ce que je peux dire, c’est que j’observe une augmentation. Pourquoi? Je ne sais pas. Peut-être que les voyageurs se lassent des mêmes offres touristiques? Du moins, c’est mon cas.

Quel est l’intérêt de vendre des souvenirs sur un site commémoratif (Auschwitz, par exemple)? Certains disent que c’est irrespectueux. Qu’en pensez­-vous?
La question des souvenirs est très controversée. Prenons le musée dédié au 11 Septembre. On peut remettre en question l’idée d’y vendre des tasses, des t-shirts et des oursons en peluche.

D’un autre côté, les profits servent à entretenir le site. À Auschwitz, il y a une boutique qui tient du matériel informatif et des livres. Ce n’est pas controversé, à mon avis. On invite les visiteurs à s’informer davantage, à poursuivre leur quête.

On voit parfois des visiteurs prendre des égoportraits sur des sites commémoratifs. Quel comportement devrait-on adopter?
Faire un égoportrait dans un endroit comme Auschwitz est tout à fait inapproprié. Ça devrait être illégal et passible d’une amende. Malheureusement, il semble difficile de stopper ce fléau. En général, toutefois, les visiteurs savent se comporter adéquatement. Ne blâmez pas le tourisme macabre si des personnes se montrent irrespectueuses.

Dark Tourist: produite par Netflix, cette série documentaire suit les visites faites par l’animateur David Farrier de sites associés