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Amazonie : la menace venue des eaux

Photo: David Riendeau/Métro

Les effets des changements climatiques se font ressentir un peu partout sur le globe. Dans l’Amazonie péruvienne, les populations qui vivent le long de l’Ucayali s’inquiètent de voir l’érosion menacer leur village, un phénomène  qui tend à s’accentuer avec les années.

Si un voyageur demande aux habitants de Bolognesi où se trouve la «vieille ville», ils vont sans doute lui montrer du doigt un lac à la surface lisse comme un miroir. «C’est tout ce qu’il en reste, affirme Armando, un pêcheur local. Il y a six ans, les pignons des maisons et le clocher de l’église émergeaient durant la saison sèche. Maintenant, plus rien.»

Enfant, Armando s’est fait raconter des dizaines de fois le récit de Bolognesi emporté par les eaux. L’année de l’évacuation du village, 1983, correspond à celle de sa naissance. L’histoire risque de se répéter, car le cours de la rivière Ucayali semble changer à un rythme plus rapide qu’autrefois.

Tous les navigateurs de cet affluent du fleuve Amazone le savent, le cours de l’Ucayali est changeant. Après chaque saison des pluies, la rivière emprunte un nouveau tracé, creuse un peu plus cette méandre, forme ce bas-fonds, transforme cette île. «Le cours de la rivière mettait de 20 à 30 ans à se modifier. Maintenant, le rythme s’est accéléré, se désole le chef de la sécurité publique de la province d’Atalaya, Dante Cunti. Le désordre climatique qui bouleverse la planète se fait aussi sentir ici.»

Selon lui, dans la seule province d’Atalaya, l’érosion des berges de l’Ucayali menacerait de façon directe les populations de 25 villages riverains, et certaines communautés se seraient déjà déplacées à l’intérieur des terres.

Dans les basses terres de l’Amazonie, les inondations sont moins violentes qu’en amont, mais les eaux mettent des semaines, voire des mois, à se retirer, laissant derrière elle des sols instables. «L’érosion est un phénomène naturel, reconnaît Dante Cunti, mais les rives ont perdu leurs défenses par l’action de l’homme.»

Un simple voyage sur l’Ucayali suffit pour s’en convaincre. À plusieurs endroits, des camions chargent des troncs d’arbres sur des barges. Les vastes forêts primaires n’existent plus que dans les souvenirs des gens. «Combien de concessions forestières se sont signées autour de bouteilles d’alcool vides? J’ai déjà vu un chef de village autochtone vendre son bois pour cinq cents le pied cube, un moteur à chaloupe et un gallon d’essence», raconte le journaliste et animateur de radio basé à Atalaya, Juan Lopez.

Par ailleurs, l’exploitation des champs gaziers de Camisea sur la rivière Urubamba a contribué à accentuer le passage de bateaux de fort tonnage dans la région. «La présence de tous ces bâtiments n’est pas sans impact pour les berges très sablonneuses des cours d’eau», plaide l’animateur radio.

Pour ces villages de pêcheurs et de commerçants, l’Ucayali est au centre de leur mode de vie. S’éloigner de la rivière représenterait un véritable bouleversement, d’autant plus qu’ils auraient perdu cet instinct de survie. «Des décennies de politiques paternalistes de l’État les auront rendus plus vulnérables que jamais aux cataclysmes là où leurs grands-parents s’adaptaient, déplore Dante Cunti. Je tente de leur donner des outils pour qu’ils puissent s’organiser.»

Tristes tropiques
Les grandes sécheresses de 2005 et de 2010, la pire depuis un siècle, n’augurent rien de bon pour l’Amazonie, qui recèle de 10 % à 15 % de la biomasse terrestre.

En septembre dernier, des chercheurs britanniques de l’Université de Leeds en sont venus à la conclusion que les forêts humides contribuent de façon importante à alimenter en pluie cette région. «Dans plus de 60 % des terres tropicales, l’air qui a circulé au-dessus des zones de dense végétation produit au moins 2 fois plus de pluie que celui qui a circulé au-dessus de zones clairsemées», constatent-ils.

Les modèles climatiques prévoient un réchauffement de l’Amazonie de 2 ou 3 °C d’ici 2050, accompagné d’une diminution des précipitations. «Quand on sait que 40 % de la forêt est sensible à une diminution de la pluviométrie, on constate qu’une partie de l’Amazonie orientale risque de se transformer en savane», estime Sebastian Weissenberger, professeur en sciences de l’environnement à l’UQAM. «Dans cette région, la menace première liée aux changements climatiques touche la déforestation. L’extraction du bois n’est pas en soi la cause principale, mais elle ouvre la voie à toutes les autres», précise-t-il. (Associated Press)

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