Le grand désenchantement égyptien
Un président élu démocratiquement renversé par l’armée avec l’appui d’une écrasante majorité de la population, une chasse aux sorcières contre les Frères musulmans qui risque d’en faire des martyrs : comment déchiffrer le chaos en Égypte?
La destitution de Mohamed Morsi, élu il y a un an avec 51,73 % des suffrages, pourrait dissuader les formations islamistes de jouer la carte électorale pour accéder au pouvoir.
Pourquoi respecter la voie démocratique si c’est pour se retrouver au fond d’un cul-de-sac politique? Si on ne peut pas gagner à la loyale, faudra-t-il que ce soit avec des balles? Le débat qui agite l’islam politique est relancé.
Déjà en 1992, en Algérie, la victoire au premier tour des législatives du Front islamique du salut (FIS) avait été confisquée par l’armée, inquiète de voir les «barbus» diriger le pays à sa place.
L’ancienne colonie française sombra alors dans une guerre civile de 10 ans qui fit au moins 200 000 morts. Avant d’agir, l’armée en Égypte a attendu, elle, que les Frères musulmans se discréditent auprès de la majorité de la population.
Son intervention ressemble à celle des militaires turcs qui avaient renversé en 1960 le Parti démocrate légitimement élu, mais dont les relents dictatoriaux se faisaient sentir dans toute la société.
Comparaison n’est certes pas raison, mais la dérive autoritaire et théocratique de Morsi, son échec à trouver des remèdes aux maux économiques de son pays dont un habitant sur deux est considéré comme pauvre, ont conduit des millions d’Égyptiens à réclamer un coup d’État militaire.
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Entre l’armée et les Frères, qui ont attendu 80 ans pour accéder au pouvoir, une nette majorité d’Égyptiens ont fait leur choix. Pas question de chasser Morsi par les urnes. Il aurait fallu attendre cinq ans. Alors pourquoi pas un «coup d’État démocratique» contre le premier civil à la tête de l’Égypte?
Mais voilà, le prochain président sera-t-il lui aussi démis de ses fonctions s’il ne répond pas rapidement aux attentes d’une partie de la population?
Visiblement, la démocratie est à repenser, et son avenir en Égypte, où l’armée est un État dans l’État, est loin d’être assuré.
Les Frères musulmans, peu importe leurs erreurs, feront encore longtemps partie du paysage politique du plus peuplé des pays arabes. Qu’ils se radicalisent ou non, ils ne resteront pas les bras croisés.
En attendant, c’est le grand désenchantement, plus de deux ans après un «printemps» porteur de tous les espoirs.