L’ivoire, nerf de la guerre au terrorisme en Afrique
En amont des morts brutales causées par les djihadistes d’Al-Shabab lors de la prise d’otages dans un centre commercial du Kenya se trouve la lente agonie des éléphants d’Afrique. Différents groupes armés africains se financent de plus en plus grâce au commerce illégal de l’ivoire, au point où le président américain Barack Obama a fait de la lutte au braconnage un enjeu de sécurité nationale.
Dix défenses d’éléphant auront suffi à financer l’attentat du Westgate Mall qui a tenu le monde en haleine pendant 72 heures, en septembre dernier. L’ivoire, qui se marchande jusqu’à 7 000 $ le kilo sur le marché asiatique, est devenu l’«or blanc du djihad», soit une des principales sources de financement d’une «guerre sainte» qui menace non seulement les hommes, mais aussi la survie de l’animal emblématique de l’Afrique.
«Un groupe comme Al-Shabab recueille jusqu’à 40 % de ses ressources financières grâce au commerce illégal de l’ivoire», explique à Métro Andrea Krosta, directeur de l’Elephant Action League, un organisme basé à Los Angeles qui lutte contre l’exploitation des éléphants.
Les groupes armés servent d’intermédiaires entre les chasseurs d’éléphants et les grandes associations criminelles asiatiques qui achètent l’ivoire pour le revendre à prix fort. L’impunité dont jouissent tous les acteurs de la chaîne – souvent, un braconnier sera condamné à quelques jours de prison ou à une petite amende – encourage chacun à poursuivre ce commerce lucratif.
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Et quand l’ivoire d’un seul éléphant rapporte jusqu’à cinq fois le salaire annuel d’un Africain moyen, le crime devient payant pour plusieurs.
Depuis que la Convention sur le commerce international des espèces menacées d’extinction (CITES) a permis une vente légale d’ivoire, en 2008, le braconnage de l’ivoire a connu une hausse vertigineuse.
«L’Afrique centrale, où sévissent des groupes armés comme Al-Shabab ou les Janjaweed soudanais, a perdu 52 % de ses éléphants en 10 ans, explique M. Krosta. Présentement, l’éléphant n’est à l’abri nulle part en Afrique, et sa population décline partout.»
Dans le parc national Garamba, au nord de la République démocratique du Congo, c’est la sanguinaire Armée de libération du seigneur de Joseph Kony qui extermine les éléphants pour leur ivoire, selon un rapport publié l’été dernier par Enough Project.
Au Zimbabwe, des braconniers ont récemment empoisonné au cyanide différents points d’eau fréquentés par les éléphants. Depuis, plus de 350 carcasses ont été retrouvées par les gardes forestiers. Aucun suspect n’a été arrêté, même si des conteneurs remplis d’ivoire sont interceptés quotidiennement sur la cote ouest africaine.
«Les gardes forestiers risquent leur vie pour des salaires de misère. Les braconniers sont souvent mieux armés qu’eux, et les armées locales elles-mêmes se rendent parfois coupables de braconnage. Le problème est devenu trop grave et trop tragique, l’Afrique ne peut pas le régler toute seule», indique M. Krosta.
La déliquescence des institutions africaines, la corruption notoire de ses autorités et la pauvreté endémique de sa population minent la capacité du continent à sauver sa richesse animalière. La Fondation Clinton s’est récemment attaquée au problème en débloquant un budget de 80 M$ destiné à protéger ce qu’il reste d’éléphants en Afrique.
Mais malgré la prise de conscience des élites mondiales, M. Krosta demeure pessimiste. «À long terme, il ne restera que quelques éléphants enclavés dans des parcs nationaux et lourdement gardés. Si nous ne faisons rien, c’est l’avenir qui les attend.»
L’éléphant lutte contre un dragon qui s’éveille
En 2011, 46,5 tonnes d’ivoire ont été saisies dans le monde. La majorité était destinée au plus gros consommateur d’ivoire du globe : la Chine.
«La demande en Chine a explosé depuis quelques années : c’est soudainement devenu très profitable d’y faire le commerce de l’ivoire», explique Andrea Krosta, de l’Elephant Advocacy League.
Plusieurs facteurs expliquent cet essor. La hausse fulgurante du niveau de vie, d’abord, en pousse plusieurs à se procurer de l’ivoire, symbole ancestral de prospérité et de richesse dans l’Empire du Milieu.
La présence d’un marché légal de l’ivoire mal contrôlé par les autorités permet aussi aux revendeurs de blanchir l’ivoire illégal.
Pour M. Krosta, l’élément crucial pour sauver les éléphants d’Afrique, c’est de casser la demande chinoise.
«Tous les éléphants et les gardes forestiers tués, tout cela arrive parce qu’un Chinois, quelque part, achète de l’ivoire.»
«Vous pourrez tuer 1 000 braconniers, il y en aura 1 000 autres derrière prêts à prendre leur place», Andrea Krosta, qui croit que tant que la Chine consommera de l’ivoire, l’éléphant sera condamné.
L’éducation des Chinois aux enjeux environnementaux est urgente. Selon un sondage réalisé par l’International Fund for Animal Welfare, 70 % d’entre eux croit que les défenses sont les dents des éléphants, et que les retirer n’implique pas la mort de l’animal.
Et comme 80 % des Chinois désirent se procurer de l’ivoire, selon un sondage de National Geographic, l’éléphant semble plus menacé que jamais.
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Six tonnes d’ivoire brûlées aux États-Unis

Aujourd’hui, les États-Unis brûleront six tonnes d’ivoire saisies au fil des années, imitant ainsi plusieurs pays africains – dont le Kenya, il y a 25 ans – qui veulent démontrer que les produits du braconnage d’une espèce menacée ne devraient avoir aucune valeur. Pourtant, le commerce domestique de l’ivoire, aux États-Unis, demeure légal, encourageant les braconniers à poursuivre leur œuvre destructrice./AP