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21:50 7 janvier 2014 | mise à jour le: 8 janvier 2014 à 15:48 temps de lecture: 6 minutes

Peuples en voie d’extinction

Peuples en voie d’extinction
Photo: Jimmy Nelson

Bien qu’ils existent depuis des millénaires, les peuples indigènes dépérissent chaque jour un peu plus dans notre monde homogène. L’œuvre Before They Pass Away leur rend un hommage pré-mortem en captant leur majesté sur pellicule.

«Je voulais immortaliser ces cultures avant qu’elles disparaissent pour toujours», raconte le photographe Jimmy Nelson au sujet de ses images de peuples indigènes parmi les plus isolés du monde. Le livre saisissant qu’il a produit récemment – intitulé Before They Pass Away – met en lumière le grand péril qui menace plusieurs des communautés tribales de la planète.

Les peuples indigènes comptent quelque 370 millions de personnes. Bien qu’ils représentent seulement 5% de la population humaine, ces peuples délaissés sont parmi les 15% les plus pauvres du monde, selon l’ONG Cultural Survival.

De nombreuses communautés indigènes souffrent des taux les plus élevés au monde de malnutrition, d’homicide et de suicide, des fléaux dus en grande partie, selon les militants, à la perte de leur territoire ancestral, nécessaire à leur mode de vie basé sur la chasse et la cueillette. «Les autorités doivent comprendre que nous ne pouvons pas survivre sans nos terres : notre territoire, c’est notre vie», dit Nixiwaka, un indigène yawanawa de la forêt amazonienne brésilienne. Le gouvernement brésilien espère modifier la Constitution du pays pour pouvoir donner de larges pans de territoires légalement réservés aux peuples indigènes à l’industrie.

Ces politiques spoliatrices sont déjà ressenties cruellement par le peuple guarani, qui habite le sud-ouest du Brésil. La plus grande communauté indigène du pays comptait autrefois 1,5 million de personnes. La colonisation et le temps ayant fait leur œuvre, ils ne sont maintenant plus que 43 000.

peuples indigènes

Les Guaranis ont été chassés de leurs terres ancestrales, qui sont devenues des champs de canne à sucre destinés à produire de l’éthanol. Ils vivent désormais dans des conditions misérables en bordure des routes. «Le gouvernement dit qu’il travaille pour démarquer le territoire, mais la corruption est répandue, et les propriétaires terriens paient les politiciens, quand ils ne font pas eux-mêmes de la politique», dénonce Sarah Shenker, de l’organisme Survival International.

Les conflits entre les tribus et les propriétaires terriens font en sorte que le taux d’homicide parmi les Guaranis a explosé, à 210 meurtres par 100 000 habitants – soit un taux 20 fois plus élevé que celui de São Paulo, selon Survival International.

Le désespoir des Guaranis est tel que le taux de suicide de la communauté est de 34 fois supérieur à la moyenne nationale – un des plus élevés du monde.

Les Bushmen, un peuple indigène du sud de l’Afrique, doivent aussi lutter pour conserver leurs terres. Dans le désert du Kalahari, le gouvernement botswanais a autorisé les compagnies de tourisme à forer le sol pour chercher de l’eau destinée à remplir des piscines, tandis que les tribus se sont vu interdire le forage.

De plus, environ 200 Bushmen ont été assignés à résidence dans la réserve centrale de Kalahari, originellement conçue pour être le dernier refuge d’un peuple qui a vécu pendant des millénaires en Afrique australe. «Lorsque ces résidants permanents mourront, les Bushmen n’auront aucune terre à revendiquer», croit la militante pour les droits des minorités Rachel Stenham, qui dénonce «les politiques fondamentalement racistes des autorités». Déjà, de grandes parties de la réserve Kalahari sont vendues pour l’exploitation minière, notamment diamantifère.

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Ailleurs, la lutte des peuples indigènes commence à recevoir plus d’attention. Les populations autochtones s’accroissent partout dans le monde: 20% de croissance au Canada entre 2006 et 2011, et 60% en Australie, où leur nombre atteindra le million au cours des 20 prochaines années. Le Groenland, dont la population est composée à 90% d’Inuits, jongle avec l’idée d’obtenir son indépendance de la puissance coloniale danoise.

«Je vois de plus en plus de jeunes assister aux conseils nationaux des Premières Nations», raconte Andrea Landry, une travailleuse sociale de 25 ans membre de la communauté autochtone canadienne Anishinaabe. «Les gens prennent conscience du passé colonial canadien. C’est une première étape pour abolir les préjugés et éventuellement améliorer le sort des autochtones.»

À qui profite la culture indigène?
Des initiatives comme le recensement de la littérature orale mondiale mis en place par l’Université de Cambridge (qui archive l’art des peuples indigènes) ou le journalisme documentaire Vanishing Cultures Project sont destinées à préserver une trace de ces cultures avant qu’elles ne disparaissent.

«Les modes de vie des indigènes nous apprennent à vivre de façon durable», dit Nina Wegner, du Vanishing Cultures Project. «Plusieurs communautés ont appris à ajuster leur consommation aux ressources dont elles disposaient.»

Mais certains doutent que les indigènes bénéficient réellement de ces projets. «J’ai un problème avec des groupes récoltant de l’argent sur le dos du savoir-faire traditionnel des peuples indigènes», explique Andrea Landry, du peuple canadien Anishinaabe.

Jimmy Nelson: «J’ai voulu les sublimer»

Le photographe parle des tribus les plus isolées du monde dans son ouvrage Before They Pass Away.

Que raconte votre projet?
J’ai passé près de trois ans à visiter 29 tribus reculées réparties dans 44 pays pour documenter leurs rituels et photographier leurs habits traditionnels, leurs bijoux, leurs armes et leurs symboles. Je voulais montrer ce qui reflète l’identité des peuples indigènes. Je me suis inspiré de l’ethnologue américain Edward S. Curtis, dont les photos d’autochtones américains, prises au début du XXe siècle, ont mis leur culture en lumière.

Pourquoi avoir capté vos sujets dans des poses aussi dramatiques?
Je voulais faire un document artistique des derniers peuples authentiquement beaux sur la planète. Je voulais leur donner le romantisme que nous nous donnons nous-mêmes sur les couvertures des magazines.

Plus ces cultures sont isolées, plus elles sont équilibrées et, selon moi, heureuses, parce qu’elles vivent en accord complet avec elles-mêmes et avec leur environnement.

Quelle leçon avez-vous tirée de votre expérience?
Il y a une règle bien simple: les peuples qui sont les plus éloignés du monde développé sont ceux avec qui il est le plus facile d’entrer en relation. Plus la proximité est grande entre les communautés et le monde moderne, plus l’accessibilité des téléphones et de l’internet est grande, et plus les gens deviennent méfiants… plus ils perdent leur sentiment de sécurité, dans un sens.

Les gens qui vivent à Tchoukutka, à l’extrêmité nord-est de la Russie, sont probablement les plus hospitaliers du monde puisqu’ils portent un grand respect à celui qui a voyagé jusqu’à eux. C’est un paradoxe étrange: il s’agit d’un des endroits les plus froids sur Terre, mais ses habitants sont parmi les plus chaleureux.

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