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À la pêche aux morts sur le fleuve Jaune

Jordan Pouille - Metro World News en Chine

Chaque fois qu’il repère un corps flottant sur l’eau, Wei attache les mains du défunt ensemble et tire le cadavre vers la rive. Pour cet homme, il ne s’agit pas là d’un rituel sadique, mais bien d’une façon de gagner sa vie. Wei Xinpeng est un pêcheur de morts sur le fleuve Jaune, dans la province de Gansu, dans le nord-ouest de la Chine. Il a été forcé de quitter sa ferme de pommes et de poires quand un barrage hydroélectrique a été cons­truit près de son village il y a 10 ans. «Le barrage fournit de l’électri-cité à la ville de Lanzhou, à 30 kilomètres d’ici, explique Wei. Il empêche les corps d’être emportés par le cou­rant, ce qui me permet de les repêcher.»

Chaque année, Wei trouve 200 cadavres dans les eaux du fleuve, mais il n’arrive à revendre que le quart d’entre eux aux familles endeuillées. «La plupart sont des corps de retraités ou de jeunes travailleurs immigrants qui se sont suicidés ou ont été assassinés», raconte-t-il. Son occupation peut sembler sordide, mais elle est essentielle, puisque la police ne se rend pas dans ce coin de pays pour repêcher les corps.

Il est 6 h 30 et il fait un froid de canard. En embarquant dans son petit bateau, Wei pointe son point de prédilection, une caverne dans un coude du fleuve où se retrouvent 20 corps – toutes des femmes vêtues de jeans – qui flottent sur l’eau.  «Parfois, les cadavres se regroupent naturellement dans ce lieu caché. Il suffit de se pencher pour les attraper. C’est moins fatigant que de cueillir des poires», confesse Wei, qui observe le corps d’une jeune femme, en étoile sur l’eau. Pieds nus, elle porte un jean vintage et une blouse et a les cheveux attachés en queue de cheval. Son visage, lui, demeure submergé sous l’eau. «On le verra plus tard, quand le soleil sera levé», indique l’homme de 55 ans.

Wei Xinpeng continue sa ronde, laissant son embarcation dériver au gré du courant. «L’an dernier, au même endroit, j’ai trouvé les corps d’une jeune femme et d’un bébé cramponné à son sein, se rappelle-t-il. Après trois jours, la police a retrouvé le nom du père, et c’est moi qui ai dû lui annoncer la mauvaise nouvelle. Il m’a payé 5 000 yuans [760 $], et j’ai enterré les corps un peu plus haut, derrière la montagne.»

C’est cette même montagne qu’il a dû gravir un autre jour pour atteindre le poste de police le plus près, en transportant le corps d’un adolescent décapité. «Je l’ai hissé sur mes épaules, je l’ai transporté et je l’ai laissé tomber sur le bureau de l’inspecteur, se remémore-t-il avec amertume. J’étais en colère parce qu’aucun offi-cier n’avait daigné se rendre jusqu’au fleuve pour repê-cher le corps. Et à ce que je sache, ils n’ont jamais trouvé le meurtrier.»

Pour Wei, ce travail a aussi une signification toute personnelle, puisque le fleuve lui a volé son fils il y a 11 ans, alors qu’il travaillait encore dans ses vergers. Il n’a jamais retrouvé le corps de son enfant, et sa femme de l’époque l’en a blâmé. Aujourd’hui, il a un nouvel enfant, une nouvelle femme et un emploi qui donne un sens à sa vie. «Je suis le seul à me soucier de ces personnes.»

Wei a peinturé son numéro de téléphone à plusieurs endroits autour de la montagne pour que les familles éplorées puissent lle joindre, et il publie une annonce dans le journal local chaque fois qu’il récupère un cadavre. Parfois, des familles se rendent chez lui pour voir s’il n’aurait pas retrouvé un de leurs proches. «Plusieurs cas ne sont jamais résolus parce que les familles des défunts habitent dans d’autres pro­vinces et ne peuvent se permettre de se déplacer jusqu’ici», se désole Wei.

Lanzhou, la ville industrielle chinoise archétype économie
Au cours des 10 dernières années, Lanzhou est devenue une des villes les plus polluées de la planète. Cette municipalité du nord-ouest de la Chine offre aussi un des salaires minimums les plus bas du pays : 670 yuans (100 $) par mois, comparativement à 1 100 yuans à Shenzhen, dans le sud. Lanzhou est donc attirante pour les compagnies. Les industries du textile et des produits pétrochimiques y sont floris­santes. Le plus important constructeur automobile chinois, Geely, s’y installera aussi cette année. La compagnie qui a avalé Volvo en 2010 exportera massivement des voitures de Lanzhou jusqu’en Europe.

Les morts du fleuve Jaune

  • Wei Xinpeng croit que la croissance économique fulgurante que connaît la Chine depuis quelques années est en partie responsable du fait que tant de cadavres se retrouvent dans le fleuve Jaune.
  • Le taux de suicide en Chine est en hausse, en particulier chez les femmes des milieux ruraux, où le taux est 2,3 fois plus élevé que la moyenne, selon l’Organisation mondiale de la santé.
  • Chaque année, 287 000 Chinois s’enlèvent la vie. Les femmes représentent 62 % d’entre eux.

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