Salam Fayyad: «L'indépendance de la Palestine est dans l'intérêt d'Israël»
Il est le premier ministre de l’Autorité palestinienne. Cependant, pour se rendre de son bureau, à Ramallah, à son domicile, situé à Jérusalem, Salam Fayyad doit passer de nombreux postes de contrôle israéliens.
Cela pourrait néanmoins changer sous peu. Dans quelques mois, M. Fayyad, un économiste qui a déjà travaillé à la Banque mondiale, demandera à l’Assemblée générale de l’ONU de reconnaître l’existence de la Palestine. M. Fayyad a déjà transformé Ramallah, la capitale provisoire de l’État palestinien, en une ville stable et dynamique où se sont installées des succursales de banques internationales et même quelques hôtels cinq étoiles. De nouveaux édifices s’élèvent à proximité d’un centre-ville pittoresque, où l’on trouve des marchés traditionnels de fruits et légumes ainsi que des cafés fréquentés exclusivement par des hommes.
En fait, M. Fayyad est en train de bâtir une Palestine non officielle qui, il l’espère, montrera au monde que les Palestiniens sont en mesure de se gouverner eux-mêmes – et qu’ils peuvent le faire de façon pacifique.
Métro a rencontré M. Fayyad à son bureau de Ramallah, lequel est gardé par des policiers palestiniens qui l’appellent le «Docteur». Ramallah est située à 10 km à peine de Jérusalem, mais pour effectuer le trajet entre les deux villes, il faut passer des postes de contrôle militaires israéliens. (Les habitants de la Cisjordanie doivent en outre obtenir un permis pour se rendre à Jérusalem.) Et pour quitter Ramallah, il faut faire venir un taxi de Jérusalem, car Israël interdit
aux taxis cisjordaniens de se rendre dans la Ville sainte.
Le quotidien israélien Haaretz vous a décrit récemment comme l’ennemi numéro un d’Israël. Qu’est-ce que cela révèle sur les rapports entre Israéliens et Palestiniens?
Ce qui est important, c’est la substance. Nous faisons de notre mieux pour parvenir à notre but, mais le contexte dans lequel nous opérons est à ce point délicat que nous ne pouvons pas nous permettre de nous laisser distraire par ce genre de déclarations. Nous nous préparons à l’avènement de l’État de Palestine et nous faisons tout ce qui est en notre pouvoir pour hâter la fin de l’occupation israélienne. Nous faisons quelque chose de constructif d’un point de vue palestinien, mais également d’un point de vue israélien. Parce qu’une Palestine stable et pacifique est dans l’intérêt de tout le monde. Ce sera un État fondé sur des valeurs universelles comme le respect d’autrui, la non-discrimination et l’égalité sur le plan de la religion, du sexe et de l’origine ethnique.
Essayez-vous de faire de la Palestine un modèle pour le Proche-Orient?
Tout ce que nous voulons, c’est un État. Si nous y parvenons en procédant d’une manière qui soit digne de mention, tant mieux. Notre droit à la liberté a toujours été vu comme quelque chose que nous devions, d’une façon ou d’une autre, mériter ,et cela est injuste. Cependant, si nous parvenons à présenter au monde un État stable disposant d’infrastructures dynamiques capables d’offrir à ses citoyens les services auxquels ils peuvent s’attendre, nous aurons réussi à créer la réalité d’un État. Il sera alors très difficile pour le monde de l’ignorer.
Vous comptez proclamer officiellement l’existence de l’État de Palestine le 26 août. Serai-je en mesure de vous appeler «premier ministre de Palestine» en septembre?
Vous serez en mesure de vous adresser à quelqu’un, homme ou femme, qui sera le premier ministre de Palestine. Je serai le premier à féliciter cette personne d’être devenue la première à occuper ce poste. Nous attendons ce moment depuis si longtemps, tout comme le reste du monde d’ailleurs!
Êtes-vous persuadé que cela se produira?
Oui. En août 2009, nous nous sommes fixé pour but de faire reconnaître un État palestinien en août 2011, et nous voilà. Je n’ai pas de plan B, encore moins de plan C. Nous ne disposons que de ce plan et nous pensons qu’il va marcher. Pour ce faire, nous, Palestiniens, devons y croire. C’est cette impression d’inexorabilité que nous essayons de transmettre en nous montrant déterminés et persévérants. Et nous travaillons sur le terrain pour être fin prêts à assister à l’avènement de l’État de Palestine.
Il y a une partie des gens – même parmi les PalestiÂniens – qui pensent que ce rendez-vous avec la liberté deviendra vite un rendez-vous avec l’échec. Ils pensent que, dans six mois, nous assisterons à un cuisant désaveu. Nous devons vivre avec ce genre de considérations. Il ne faut cependant jamais sous-estimer ce qu’on peut parvenir à accomplir en instillant la confiance.
Nous devons composer avec le cynisme et, parmi les Palestiniens, avec un certain défaitisme également. Depuis trop longtemps, la manière de réagir des Palestiniens à l’occupation a été la soumission ou, à l’inverse, le bellicisme. Mais nous n’atteindrons jamais notre but si nous sommes belliqueux ou soumis. Nous devons avoir une approche positive. Nous sommes parvenus à améliorer la sécurité, ce qui était le défi le plus compliqué à relever, et à relancer notre éconoÂmie. Depuis, les Palestiniens commencent à croire en notre approche. Celle-ci est transformative, et elle l’est aussi pour les Israéliens.
Mais vous ne demeurerez pas premier ministre quand la Palestine sera officiellement un État?
Je ne chercherai pas à jouer un rôle politique. Ma mission est de diffuser l’idée de l’avènement de l’État de Palestine. Mon plus grand désir est d’être là quand cela se produira.
À quoi ressemblera la carte de la Palestine?
Elle réunira Gaza et la Cisjordanie, et la CisjorÂdanie inclut Jérusalem-Est. Il s’agit du territoire occupé en 1967. Les deux zones seront reliées par un corridor. Il s’agit d’une mesure qui se trouve déjà dans l’accord intérimaire entre Israël et les Palestiniens, mais qui n’a pas encore été mise en application. La séparation de Gaza et de la Cisjordanie a contribué à la séparation politique avec laquelle nous composons en ce moment.
Y a-t-il d’autres facteurs?
Le facteur le plus important dans la séparation politique entre Gaza et la Cisjordanie est la question de la sécurité. Les milices ne devraient pas pouvoir opérer à Gaza. La non-violence a une grande puissance et permet aux gens de se concentrer sur les enjeux les plus importants. La non-violence a été l’approche la plus fructueuse à de nombreuses reprises au cours de l’histoire, que ce soit pour le mouvement américain des droits civiques ou dans des pays comme l’Inde, où elle a mené à l’indépendance. Et je crois que cela peut aussi fonctionner pour nous.
La colonisation se poursuit à Jérusalem-Est. Cette partie de la Ville sainte sera-t-elle incluse dans nouvel État palestinien?
Jérusalem est d’une grande importance, pas uniqueÂment pour les Palestiniens et les Israéliens, mais aussi pour les juifs, les musulÂmans et les chrétiens du monde entier. La foi de chacun doit être respectée. Pour trouver une solution à un conflit tel que le nôtre, il est essentiel de séparer les questions de souveraineté, c’est-à-dire les enjeux de nature politique, des questions religieuses. Si vous parvenez à faire ce genre de distinction, le statut de Jérusalem peut être résolu. Tout le monde devrait avoir les mêmes droits et le même accès, en tout temps, aux sites religieux. Nous vivons en Terre sainte, dans une région où trois religions monothéistes ont vu le jour.
Récemment, Israël a désigné certains lieux se trouvant en territoire palestinien «sites d’importance religieuse». Ici, sur mon mur, j’ai une peinture de la tombe d’Abraham. Eh bien, Abraham est le père à la fois du judaïsme, de l’islam et du christianisme. Cependant, sa tombe se trouve en territoire palestinien occupé par Israël en 1967. À mon sens, la solution, pour tout ce qui touche les intérêts qu’Israël peut avoir dans certains lieux saints, ne peut se borner à des considérations d’ordre territorial. Et ce, parce qu’il est essentiel que les gens puissent avoir accès aux sites religieux.
Vous dites que la colonisation israélienne doit cesser dans les territoires palestiniens, mais que les Israéliens pourront acheter des propriétés en Palestine.
La Palestine sera un État moderne régi par des lois progressistes. Celles-ci ne discriminatoires pour personne, et notre État sera ouvert à tous. Évidemment, la situation est un peu compliquée en raison de l’idée qu’on se fait de nous, Palestiniens. Mais il est du devoir de chacun de protéger le genre humain.
Quelle est votre position à l’égard de ce qu’on appelle le «mur de séparation»?
C’est laid, n’est-ce pas? Et pour les gens qui vivent à proximité, c’est monsÂtrueux. Près de 85 % de ce mur se trouve en territoire palestinien, mais ce chiffre ne donne pas même le début d’une idée de la souffrance qu’endurent tous ceux que cette construction affecte. Le territoire sur lequel le mur est construit appartient à des gens qui ont perdu leur bien complètement ou qui n’y ont plus accès. Enfin, la violence dont font preuve les colons à l’égard des Palestiniens près du mur constitue un défi de taille, car nous tenons à demeurer sur la voie de la non-violence.
L’État de Palestine peut-il advenir malgré ce mur et les colonies?
Selon les lois internatioÂnales, ce mur est illégal, tout comme les colonies. Dois-je, uniquement parce que le mur et les colons sont là, les considérer comme étant une donnée de base inamovible? Et dans quelle mesure ce mur assure-t-il la sécurité d’Israël? Si les Israéliens veulent un mur, qu’ils en construisent un sur la frontière ou sur leur territoire.
Vous êtes économiste. Quand l’économie palestinienne sera-t-elle viable?
Une façon de mesurer la viabilité est de voir si un pays a la capacité de répondre aux besoins des citoyens en utilisant ses propres ressources. Notre dépendance à l’égard de l’étranger décroît, tout comme notre déficit. Songez un peu au potentiel de la Palestine une fois que nous pourrons agir de façon libre! Une fois l’occupation terminée, quand nous serons en mesure de fonctionner librement et d’avoir accès aux marchés internatioÂnaux, notre taux de croissance annuel sera supérieur à 10 %, à mon avis.
Vous avez accroché la photo d’un olivier à côté de votre bureau. Pourquoi?
J’y suis très attaché. J’ai grandi en ramassant des olives, et une partie que j’affectionne tout particulièrement dans mon travail est de visiter des oliveraies. Cette photo m’accompagne partout où je vais.
- Biographie
Nom : Salam Fayyad
Naissance : Il est né en 1952 à Dayr al-Ghassun, en Cisjordanie
Formation : Il a étudié à l’Université américaine de Beyrouth. Il est titulaire d’un MBA de la St. Edward’s University et d’un doctorat en économie de l’Université du Texas. Il a été à l’emploi de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international.
Carrière politique : Fondateur du parti de la Troisième voie, il est l’ancien ministre des Finances du gouvernement palestinien d’union nationale. Considéré comme pro-occidental, il a demandé que le Hamas reconnaisse Israël. Il est actuellement le premier ministre de l’Autorité palestinienne, qui gouverne la Cisjordanie.
Place dans l’actualité : Il entend proclamer l’existence de l’État de Palestine le 26 août prochain.
Palestine : la voie de l’indépendance
- L’Autorité palestinienne est l’entité responsable de gouverner l’ensemble des territoires palestiniens.
- Depuis la victoire électorale du Hamas à Gaza en 2006, l’Autorité palestinienne ne gouverne plus que la Cisjordanie. Mahmoud Abbas est le président de l’Autorité palestinienne.
- Le 26 août 2009, le premier ministre Fayyad a présenté un programme prévoyant la proclamation de l’État de Palestine le 26 août 2011. Il entend présenter ce programme à l’Assemblée générale de l’ONU pour approbation au cours du mois de septembre.
- Au cours des derniers mois, plusieurs pays, dont le Chili, le Brésil et l’Argentine, ont formellement reconnu l’indépendance de la Palestine. L’Espagne et la Russie devraient bientôt faire de même.