«Poutine pourrait suivre le chemin de Moubarak» – Ilya Yashin
Ilya Yashin, co-chef du mouvement Solidarnost, est jeune, charismatique
et éduqué. Et il n’a peur de rien. À 28 ans, il est le nouveau visage de
l’opposition en Russie. Selon lui, la victoire assurée de Vladimir
Poutine à l’élection présidentielle de dimanche ne fera qu’aggraver la
colère contre le pouvoir.
Vladimir Poutine est presque assuré de remporter l’élection dimanche. Comment réagissez-vous? Oubliez le mot «élection». Ça n’existe pas en Russie. Nous avons un système dans lequel Poutine choisit lui-même ses partenaires. Poutine occupe 70 % du temps d’antenne. Les votes seront compilés par la Commission électorale, celle-là même qui est derrière les votes falsifiés des élections parlementaires. Alors, Poutine ne «remportera pas l’élection» dimanche, parce qu’il n’y a pas d’élection. Il va simplement se proclamer président.
Que ferez-vous lundi?
Notre réaction sera simple : nous sortirons dans les squares de Moscou et des autres villes. Nous protesterons contre l’usurpation du pouvoir et tenterons d’obtenir un processus plus juste. Nous n’avons pas d’autre choix.
Combien de temps Poutine restera-t-il au pouvoir, à votre avis?
Tous les leaders autoritaires qui se sont approprié le pouvoir, mais qui n’ont pas de légitimité sont assis sur des barils de poudre. Ce n’est qu’une question de temps avant que le peuple ne cesse de tolérer la situation. Par exemple, en 2010, le président Moubarak a remporté 80 % des voix dans une élection bidon. Trois mois plus tard, les manifestants l’ont forcé à quitter le pouvoir. Poutine risque la même chose que Moubarak.
Qu’aimeriez-vous voir arriver?
Poutine peut opter pour le scénario biélorusse, où les leaders de l’opposition sont arrêtés et où l’internet est censuré. Cela mènerait à un affrontement civil. Le Kremlin peut aussi choisir de négocier avec l’opposition. Nous pourrions nous entendre sur un nouveau système politique qui garantirait la compétition. En échange de notre résignation pacifique, Poutine et son entourage obtiendraient l’amnistie et nous fermerions les yeux sur leurs crimes. Ça va bien sûr contre les règles de la justice, mais c’est le prix à payer pour passer d’un régime autoritaire à une démocratie sans qu’il y ait une goutte de sang versée.
Plusieurs Russes semblent heureux de la situation actuelle. Est-ce que les Russes apprécient davantage la stabilité économique que la démocratie?
Il y a un contrat social implicite depuis quelques années en Russie. Poutine a amené la stabilité économique, et le prix à payer pour en arriver là était la perte de liberté politiques. Aujourd’hui, ce concept est épuisé. Pendant des années, une classe moyenne a émergé, et celle-ci souhaite maintenant participer à la vie démocratique.
Y aura-t-il un printemps russe?
Oui. Les manifestations de décembre n’étaient pas un phénomène isolé. Les gens ont encore investi les rues en février, malgré le froid. Si nos demandes demeurent sans réponses, nous poursuivrons nos actions au printemps. Nous avons droit à un État démocratique. Et nous défendrons ce droit.
Pourquoi l’opposition russe est-elle si faible?
Les partis enregistrés en Russie sont complètement contrôlés par le Kremlin. Il s’agit de faux partis, qui servent à créer une illusion d’opposition. Les mouvements politiques indépendants ne peuvent participer aux élections et sont sans cesse harcelés par les services de sécurité. Mais depuis quelques années, après de dures confrontations avec les autorités, ces mouvements sont devenus plus forts. Nous jetons les bases du futur système russe.
Récemment, une jeune femme a tenté de vous séduire et de vous offrir de la drogue. Apparemment, elle travaillait pour les services secrets. Qu’a-t-on essayé d’autre contre vous?
Ce n’est pas la pire chose qui me soit arrivée! Je suis jeune et célibataire, et la jeune femme était jolie, alors il y a pire! Mais quand des activistes d’une organisation jeunesse du Kremlin ont déposé des excréments sur ma voiture, j’ai trouvé ça moins drôle. Un des principaux réseaux de télévision a aussi retransmis des images de mon party de fête – le FSB [les services de sécurité] avait installé des caméras cachées dans le bar où je célébrais avec des amis.
Quand vous vous levez le matin, que vous dites-vous?
Je me dis que j’ai une raison de vivre. Je suis fier de dire que je sers à créer un État plus juste et plus libre. Je ne dois pas avoir honte.
Biographie
- Nom. Ilya Yashin
- Âge. 28 ans
- Résidence. Moscou
- Carrière. Ex-leader de l’aile jeunesse du parti Yabloko. Blogueur populaire (yashin.livejournal.com).
- Dans l’actualité. Co-leader du mouvement d’opposition russe Solidarnost. Il a été emprisonné en janvier après des manifestations anti-Poutine.