Syrie: un an de massacres
Le 15 mars 2011, les Syriens sont descendus dans la rue. Des manifestations semblables ailleurs dans le monde arabe ont provoqué la chute de dictateurs. Mais le président Bachar el-Assad a répondu avec une brutalité extrême. Plus de 7500 personnes ont été tuées; un drame qui rappelle le massacre de Srebrenica. Les militants pour la démocratie sont au désespoir.
«Notre problème, c’est les tueries, dit Osama Nassar, un activiste syrien luttant pour la démocratie. Comment le problème des massacres peut-il être réglé par d’autres morts?»
Nassar, un ingénieur et père de 32 ans, a déjà fait de la prison quatre fois et a été torturé en raison de sa participation à des manifestations pacifiques. Mais aujourd’hui, être un manifestant pacifique pose un dilemme. La brutalité extrême du régime contre eux pousse plusieurs Syriens à prendre les armes.
«Il y a un an, il n’y avait pratiquement pas de manifestants armés, constate Anna Neistat, experte du Moyen-Orient à Human Rights Watch, qui documente le soulèvement en Syrie. Maintenant, il y a une résistance organisée. De plus en plus de soldats font défection pour joindre l’Armée syrienne libre. Plusieurs civils prennent aussi les armes. Comment s’attendre à autre chose?»
Osama Nassar participe toujours aux manifestations, comme il l’a fait au cours des douze derniers mois. Et cela, même s’il doit quitter son domicile pour errer d’un lieu sûr à l’autre.
Zaza, un autre militant pacifique de 31 ans, vit la même chose. «Malgré tous les morts et les crimes perpétrés par le régime, les manifestations n’ont jamais cessé, observe-t-il. De plus en plus de gens réalisent que le gouvernement en place est un bateau qu’ils doivent fuir avant qu’il coule.
Évidemment, je me sens parfois déprimé, particulièrement parce que la brutalité du régime en a convaincu plusieurs de prendre les armes. Mais les sacrifices de nos martyrs nous forcent à garder le cap. Je crois que l’anniversaire du soulèvement sera la preuve de notre persévérance. Nous le voyons comme une renaissance de notre révolution, face à un ennemi affaibli.»
Au début du mois, le ministre du Pétrole Abdo Husameddine était le plus haut membre du gouvernement à remettre sa démission. La communauté internationale reste toutefois en désaccord sur les mesures à prendre.
«Ils pourraient armer l’opposition, créer des zones d’exclusion aérienne ou des corridors humanitaires, mener des frappes aériennes, ou même lancer une offensive à grande échelle, explique Shashank Joshi, spécialiste du Moyen-Orient au Royal United Services Institute (RUSI), un groupe d’experts militaires. Mais est-ce que les soldats auraient la permission de prendre des actions offensives? Autrement, nous serions face à un second Srebrenica.»
Andrew Tabler, un expert de la Syrie du Washington Institute, note que «Bachar el-Assad est insensible à la diplomatie. Les sanctions peuvent fonctionner, mais elles mettent du temps à faire leur effet.»
Osama Nassar, quant à lui, espère ne pas lâcher prise. «Être arrêté est une chose terrible, mais vivre dans la honte est pire. Je fais cela pour ma fille. Je veux qu’elle vive dans une Syrie où elle n’ira pas en prison à chaque fois qu’elle écrit quelque chose ou qu’elle exprime son opinion.»
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Entrevue avec Nadim Nassar, prêtre anglican de Syrie
«Nous n’avons pas besoin de ce régime»
Les chrétiens sont vus comme des alliés importants du président El-Assad. Est-ce qu’ils soutiennent toujours le président?
En tant que chrétien, je ne m’accrocherais pas à un dictateur. Nous, les chrétiens, sommes en Syrie depuis 2 000 ans. Nous n’avons pas besoin de la protection d’un régime, même si certains apportent leur support à El-Assad parce qu’ils ont peur. C’est extrêmement dangereux pour la communauté internationale de le protéger sous prétexte qu’il est le protecteur des minorités. C’est la même chose avec les autres minorités, comme les Kurdes. Nous devrions avoir la protection de la Constitution et de nos voisins, pas d’un régime.
Vous n’avez donc pas peur de l’extrémisme islamiste en Syrie?
Oui, parmi les minorités syriennes, il y a la peur des islamistes. Mais ce n’est pas comme si mes voisins musulmans allaient me sauter à la gorge et me tuer.
Quelle sera la suite des choses?
Le soulèvement est trop modeste pour renverser Bachar el-Assad, mais trop important pour être ignoré. Je crois au dialogue, en partie parce qu’il existe une relève. Et en ce moment, il est trop dangereux pour des successeurs éventuels d’entrer en scène. Quoi qu’ils fassent, ils seront attaqués de toutes parts. Ce dont on a besoin, c’est d’un bon gouvernement et d’une nouvelle constitution. La constitution actuelle a été écrite pour accommoder M. El-Assad.
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Bachar el-Assad devant la justice?
Le régime syrien a commis des crimes contre l’humanité et son cas devrait être soumis à la Cour pénale internationale (CPI), estime le Haut-Commissaire des Nations unies aux droits de l’Homme, Navi Pillay.
- «Cela encouragerait beaucoup de Syriens à changer leur fusil d’épaule, plaide Nadim Shehadi, un expert Syrien de Chatham House, un groupe de réflexion londonien. Les gens manquent de courage par nature. À moins que la communauté internationale prenne fermement position contre el-Assad, les Syriens qui s’expriment haut et fort contre lui risquent leur vie.
- Mais faire appel au tribunal de La Haye sera un défi. La CPI ne peut formuler des accusations qu’une fois le cas soumis par le Conseil de sécurité de l’ONU.
- «La Russie va bloquer toute action de ce genre contre El-Assad, explique Anna Neistat, de Human Rights Watch. Cela créerait un précédent qui ouvrirait la voie à d’éventuelles accusations de dignitaires russes par la CPI.»
- Les dirigeants occidentaux croient pouvoir régler la situation par la négociation avec Bachar el-Assad. Le nouvel émissaire des Nations Unies, l’ex-Secrétaire général Kofi Annan, a appelé au dialogue avec le président de la Syrie.