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Un «coût d’expression» inégal au Québec, plaident Les Brutes

Photo: Télé-Québec

Le collectif Les Brutes a frappé de nouveau mardi dans une capsule vidéo où Judith Lussier, Dalila Adawa et Marilou Craft définissent ce qu’elles appellent «le coût de l’expression». Le trio dénonce ainsi que les individus qui crient à la censure dans l’espace public québécois, ces dernières années, «sont souvent ceux qui ont le plus de tribunes pour s’exprimer».

Or, ce coût de l’expression – qu’on peut définir par un calcul plus ou moins rationnel des coûts et des bénéfices d’une prise de parole – ne serait pas le même pour tout le monde. «Quand des gens se plaignent qu’on ne peut plus rien dire, en réalité, ils devraient dire qu’on peut plus rien dire gratuitement, comme avant», déplore Dalida Adawa.

En 2012, cette dernière signait une lettre ouverte dans La Presse qui a fait beaucoup de bruit à l’époque. L’année suivante, alors que le Québec est plongé dans le débat de la Charte des valeurs du Parti québécois (PQ), la militante est invitée à plusieurs reprises dans les médias à commenter la situation, «en tant que femme qui choisit de porter le voile».

Judith Lussier estime qu’après cette exposition médiatique, sa collègue a été la cible d’un site malveillant «qui l’a dépeint comme intégriste qui agirait comme émissaire pour les islamistes radicaux».

«Je me suis retrouvée enlisée dans des longs processus judiciaires qui m’ont coûté extrêmement cher en termes de temps, d’énergie, d’argent et de santé mentale» –Dalida Adawa, qui dit avoir ressenti des impacts sur sa réputation notamment, et s’être battue pour rectifier le tort subi.

«Ce n’est pas normal que le fait que j’avance dans l’arène publique comme n’importe quelle autre personne fait en sorte que je dois me défendre, de dire que je ne suis pas dangereuse, pas hypocrite, alors que je suis là réellement pour contribuer au débat public, avance-t-elle. C’est le coût que, moi, j’ai payé pour une simple prise de parole», renchérit-elle.

D’autres cas décriés
Le cas de Marilou Craft est aussi symptomatique du problème, selon Les Brutes. En 2017, après avoir entendu parler du spectacle SLĀV de Betty Bonifassi et de Robert Lepage, la militante a émis des réserves sur l’impact que pourrait avoir l’œuvre sur les communautés marginalisées.

Mais une bonne partie de la classe médiatique s’en est ensuite prise à elle, selon le collectif. Dans la vidéo, Mme Craft dit avoir été jugée, l’été suivant, «pour des choses qu’elle a dites, mais souvent aussi pour des choses qu’elle n’a pas dites».

«Ça a mené à un sentiment d’exclusion même dans mon milieu. Mon jugement, mes aptitudes professionnelles étaient remises en question. J’ai dû abandonner des projets et mes études pour m’en remettre.» -Marilou Craft, indiquant avoir été fragilisée psychologiquement et financièrement par les attaques répétées à son endroit.

Remettre en question le discours dominant reviendrait donc à «de la censure» de ce point de vue, déplore Judith Lussier. «Parce que t’sais, Robert Lepage, c’est un grand homme, et de dire que son œuvre peut porter atteinte à des communautés marginalisées, c’est pas fin», ironise-t-elle.

Les trois femmes pointent dans la direction d’une enquête du média britannique The Guardian, en 2016, sur les commentaires reçus par ses chroniqueurs. Sur dix chroniqueurs qui avaient reçu des commentaires «abusifs», 8 d’entre eux étaient des femmes, dont 4 qui étaient considérées comme racisées. Deux hommes, eux aussi racisés, s’ajoutaient aussi au lot, indiquent Les Brutes. Les 10 chroniqueurs les moins touchés par ce phénomène «étaient des hommes», dit Judith Lussier.

Aux dires d’Dalila Adawa, ces chiffres montrent que «le coût d’expression est moins élevé pour les hommes blancs, alors que ce sont précisément eux-mêmes qui se plaignent souvent qu’on ne peut plus rien dire.»

Depuis l’arrivée des réseaux sociaux, plaident Les Brutes, la voix de tous et toutes peut être facilement portée, ce qui a eu pour effet de répartir le coût de l’expression différemment. «Avant, ça avait un coût», lance Dalida Adawi. Elle explique qu’auparavant, les gens n’écoutaient que les curés ou les journalistes. «Ça prenait des moyens, des connaissances spécifiques sur les médias», argue-t-elle.

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