Montréal vue de l'intérieur
Station McGill. Un groupe de touristes visite la station avant d’emprunter le couloir du Centre Eaton et de se diriger vers la Place Ville-Marie. Ils sont curieux de voir comment les Montréalais «vivent» sous terre. Autour d’eux, les travailleurs marchent d’un pas décidé, lunch à la main, ne se souciant pas des murs qui les entourent.
Les Montréalais tiendraient-ils leur ville intérieure pour acquise? Ce que les autres considèrent spécial est-il devenu banal pour les 240 000 personnes qui l’utilisent chaque jour? «Les exemples de Montréal et de Toronto sont uniques», explique Michel Boisvert, créateur de l’Observatoire de la ville intérieure et auteur du livre Montréal et Toronto – Villes intérieures, qui vient de paraître.
Le RÉSO – nom officiel donné à l’espace piétonnier intérieur depuis 2004 – prend racine avec la construction de la Place Ville-Marie il y a 50 ans. Le propriétaire du terrain à l’époque, le Canadien National, veut alors créer un lien sous le boulevard Dorchester – aujourd’hui le boulevard René-Lévesque.
Comme aucun plan d’urbanisme n’existe encore à la Ville – il faudra attendre 1992 pour qu’un tel plan soit voit le jour –, il n’est pas officiellement question de créer une ville souterraine. Ce sont en fait les promoteurs et les propriétaires qui décideront de se raccorder entre eux. À part quelques rares exceptions d’ailleurs, le réseau intérieur n’a bénéficié d’aucun financement public.
«L’arrivée du métro donnera le coup d’envoi» au RÉSO, raconte M. Boisvert. La ville intérieure s’est alors mise au service de l’accès aux stations. Depuis, 10 stations ont été raccordées, tout comme de nombreux immeubles de bureaux, des collèges, des universités et des galeries commerciales.
Au dire de M. Boisvert, quelques collègues architectes sont hostiles au RÉSO. «On dit qu’on confine les gens à l’intérieur, mais il n’est pourtant pas question d’enfermer qui que ce soit. C’est un lieu tridimensionnel dans lequel on utilise l’espace aérien et le sol.» Pour l’auteur, même si la ville intérieure est constituée de lieux privés, on y trouve un esprit de place publique.
À la fin des années 1980, avec l’arrivée des galeries souterraines, les commerces de surface ont protesté. «On a pris peur et on s’est dit qu’on voulait une vie animée en surface», relate Michel Boisvert. Vingt ans plus tard, les commerces sur Sainte-Catherine sont toujours vivants, et la ville intérieure est là pour rester.
Une ville accessible?
De nouveaux embranchements devraient s’ajouter au RÉSO montréalais avec les projets actuellement en chantier, le nouveau CHUM, par exemple, ou avec le Quartier des spectacles. On parle aussi depuis plusieurs années d’y raccorder l’Université McGill et le Musée des beaux-arts de Montréal.
Pour Michel Boisvert toutefois, l’enjeu n’est pas de savoir quels seront les nouveaux projets, mais plutôt la «requalification» de la ville intérieure afin de respecter l’accessibilité universelle. Comme chaque tronçon est privé, cette «requalification» devrait se faire aux frais des propriétaires. «On va bouger quand l’administration publique va bouger», croit M. Boisvert, qui ajoute cependant qu’on ne semble pas pressé à la Ville.
Question de météo
Le RÉSO est devenu un passage obligé au centre-ville. On ne s’y rend pas que pour échapper à la pluie, mais la météo est devenue une des raisons principales pour entrer dans la ville intérieure. «Le climat explique en partie le développement des villes intérieures à Montréal et à Toronto, indique Michel Boisvert. Plusieurs pays nordiques ont un réseau souterrain, mais pas nécessairement un espace pour les piétons.» Et il n’y a pas que le froid qui incite à descendre sous terre, la chaleur extrême aussi. C’est pourquoi on retrouve d’immenses réseaux intérieurs à Houston, au Texas, ou à Singapour, par exemple.