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05:00 21 octobre 2020 | mise à jour le: 21 octobre 2020 à 09:50 temps de lecture: 6 minutes

Racisme et hôpitaux: mauvais traitements, méconnaissance et bris de confiance

Racisme et hôpitaux: mauvais traitements, méconnaissance et bris de confiance
Photo: Josie Desmarais/Métro

Trois semaines après la mort de Joyce Echaquan à l’hôpital de Joliette, des patientes et des employées du réseau de la santé témoignent du racisme systémique qu’ils ont vu ou vécu dans les hôpitaux du Québec. Des situations qui mènent au bris de confiance avec le réseau et qui réduit les minorités au silence.

Florence*, une infirmière d’origine haïtienne, ne compte plus le nombre de fois où elle a été témoin d’événements racistes dans le cadre de ces fonctions. Certains de ces collègues ont des préjugés à l’égard des Autochtones et des Noirs, affirme-t-elle.

«Juste parce qu’il y a un patient d’une autre culture ou d’une autre nationalité, on va appliquer certaines règles sur eux.»

Ce «traitement spécial», Florence elle-même l’a vécu comme patiente lors de son accouchement à l’hôpital Maisonneuve-Rosemont. «Quand je disais, par exemple, que je n’étais pas gelée, que j’avais des fortes nausées ou des frissons pour signifier de la fièvre, on me répondait juste que j’étais stressée et de respirer», indique celle qui a même déposé une plainte.

Elles sont plusieurs comme Florence à avoir témoigné d’expériences similaires à Métro.

Mauvais diagnostic

Pour le médecin innu Stanley Vollant, le racisme systémique se manifeste par une incompréhension du besoin des patients qui se présentent dans les hôpitaux. Cela peut aussi se traduire par une mauvaise interprétation des signes et des symptômes entraînant des problématiques sur le traitement ou sur le diagnostic.

C’est notamment ce qu’a vécu Mélanie Vollant, une mère de famille innue, lorsqu’elle s’est rendue à l’hôpital de Sept-Îles pour son fils naissant.

Sur place, les infirmières ont insinué qu’elle ne s’occupait pas de son enfant et le médecin a minimisé son problème. «Il m’a donné de l’onguent. Une semaine après ça ne partait pas, donc je suis retournée à l’hôpital. Le médecin a finalement fait passer des radiographies à mon fils. C’est là qu’ils ont vu que c’était comme une catastrophe qui venait de leur tomber sur la tête. Mon garçon avait un cancer, des tumeurs partout dans le squelette», raconte Mme Vollant.

Réduites au silence

Les intervenantes consultées par Métro s’entendent pour dire que leurs mauvaises expériences les ont amenés à se méfier du système de la santé.

«Les gens sont beaucoup plus méfiants, pense Florence. Avant même de poser une question ou de faire une demande, on va tout de suite se dire: non, ils n’accepteront pas parce qu’on est Noirs.»

Au lieu de prendre la parole, la personne racisée va préférer se taire par peur des représailles.

«De toute façon qui va me croire? se demande Mélanie Vollant. Ils ont tous des gros diplômes que, moi, je n’ai pas, Moi, je suis juste une petite indienne… J’avais peur que chaque fois que j’arrive à l’hôpital, ils me pointent et se disent: c’est elle!»

Natasha* est fière d’être innue et réagit habituellement fortement aux injustices. Or, lorsqu’elle a été témoin d’un commentaire raciste d’une infirmière à son égard, elle s’est tue. «Je me suis sentie comme une victime d’abus, je ne pouvais pas bouger. J’ai ressenti la même crainte, la même peur des représailles… Si je parle, est-ce qu’ils vont bien me soigner?», émet-elle.

Employée du réseau de la santé, Annie* soutient que les femmes noires sont plutôt réticentes à parler parce qu’elles ne veulent pas déranger.

«Elles ne veulent pas être un poids, donc elles vont attendre avant d’aller vers le système de santé. Souvent, elles ne vont pas chialer et plutôt espérer avoir un bon service en retour».

«Cercle vicieux»

Stanley Vollant explique qu’il est fréquent de voir des gens attendre longtemps avant d’utiliser les hôpitaux, par crainte de racisme. «La personne ne perçoit pas que son soignant est sensible à sa différence. Elle va moins suivre le traitement, car elle ne fait pas confiance à la personne qui le traite», indique-t-il.

Il peut alors y avoir plusieurs conséquences sur le résultat des soins de santé, ajoute le docteur.

Florence est d’avis que ce racisme systémique renforce les inégalités. «La pauvreté continue de se creuser, les gens mangent moins bien, ils ont moins de suivi, ils ont moins de services à domicile… C’est un cercle vicieux», déclare l’infirmière.

La sécurisation culturelle

Toutes les femmes citées plus haut estiment qu’il faut offrir des formations au personnel soignant pour les sensibiliser aux enjeux et aux cultures des différentes minorités.

«Il n’y a aucune adaptation en ce moment. Pourquoi on ne donne pas, par exemple, des mots simples à retenir au personnel au cas où une personne démente haïtienne qui parle juste créole se présenterait?», suggère Florence.

C’est un avis que partage le docteur Stanley Vollant. «On peut être sensible à la différence, on peut être respectueux de la différence, on peut avoir de la connaissance. La sécurisation culturelle, c’est l’ensemble de tous ces facteurs-là», dit-il.

Bien que des cours soient donnés dans les écoles de médecines canadiennes depuis 2005, aucune formation sur le racisme n’est offerte à l’ensemble des employés des hôpitaux.

«Une fois qu’on va avoir réussi ce tour de force, ce qui aura été fait pour les Autochtones pourra être fait pour les Haïtiens, les Pakistanais, etc.», souligne-t-il.

*Les noms ont été changés pour protéger leur anonymat.

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