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Des jeunes placés pourraient se retrouver «à la rue» en pleine pandémie

Des jeunes placés risquent de se retrouver à la rue.
Photo: Josie Desmarais/Métro

Les directives de confinement du gouvernement Legault pourraient négliger un pan important de la société: les jeunes placés. À Montréal et dans la province, plusieurs organismes s’inquiètent qu’une fois arrivés à l’âge limite du système de prise en charge – soit seulement 18 ans au Québec – plusieurs jeunes soient mis «à la rue» en pleine pandémie de coronavirus.

Dans un cri du cœur collectif, la Ligue pour le bien-être de l’enfance du Canada (LBEEC), la Children’s Aid Foundation et l’organisme Vers Un Chez-Soi pressent Québec et Ottawa de mettre en œuvre des mesures «urgentes». Aucune modification n’a jusqu’ici été apportée aux mesures législatives de protection de la jeunesse.

«Il n’y a pas un parent qui dirait à son enfant de 18 ans, en pleine pandémie, de se trouver un logement. C’est pourtant ce qu’on fait dans le réseau de prise en charge actuellement.» – Rachel Gouin, directrice de la LBEEC

La coalition demande aux gouvernements de suspendre «immédiatement et indéfiniment» les seuils d’âge prévus par la loi pour les jeunes de 18 ans et plus.

«On ne devrait pas forcer les transitions des jeunes en pleine pandémie, on devrait plutôt les suspendre. C’est une question de santé publique. Les jeunes qui ont une date de transition qui approche sont très inquiets», martèle Mme Gouin. Selon elle, près de 10 000 jeunes sont pris en charge actuellement au Québec.

Le gouvernement s’y attarde

Le ministre délégué à la Santé et aux Services sociaux, Lionel Carmant, est déjà à pied d’oeuvre pour remédier à cette problématique des seuils d’âge, assure son attachée de presse, Camille Lambert-Chan.

«C’est une question à laquelle le ministère réfléchissait déjà. Nous sommes à évaluer différents scénarios. Il est évident pour nous qu’aucun jeune qui atteint la majorité et qui n’a aucun endroit où aller se retrouve à la rue», écrit-elle à Métro.

Des services à optimiser

Au-delà du cadre légal, le regroupement appelle les autorités à fournir des services de santé mentale accessibles gratuitement aux jeunes. Ceux-ci seraient «particulièrement vulnérables» au déclenchement de syndromes de stress post-traumatique en raison de leur «isolement forcé».

Pour la porte-parole de l’Association étudiante des anciens jeunes placés de Montréal (AEAJPM), Mélanie Doucet, il en va d’une question d’humanité.

«Nos membres subissent déjà beaucoup d’anxiété, et le coronavirus amplifie tout ça. Je m’inquiète beaucoup des risques de suicide et de l’aggravation de leurs problèmes de santé mentale», lâche-t-elle.

«On a l’impression que les jeunes placés sont oubliés dans les annonces du gouvernement. Il n’y a pas de plan, pas de mesures pour eux.» -Mélanie Doucet, porte-parole de l’AEAJPM

Celle qui est également doctorante à l’École de travail social de l’Université McGill a fait de la réalité des jeunes placés un combat personnel. «Je suis moi aussi passée par le système étant jeune. J’ai déménagé souvent, j’ai été dans beaucoup d’instabilité. Mais j’ai été chanceuse, parce que des gens ont cru en moi et m’ont supportée», avance l’experte.

Actuellement, les options manquent pour abriter les jeunes issus de la DPJ, selon la spécialiste. «Les abris ont des inquiétudes parce qu’ils sont déjà surchargés. Le seul soutien que les jeunes peuvent avoir, ce sont les travailleurs sociaux. Or, eux aussi sont surchargés», évoque Mme Doucet.

Des logements à protéger

En situation de crise de santé publique, aucun jeune ne devra se faire refuser un logement, préviennent aussi les organismes. Ils soulignent que comme le risque d’abus entre partenaires tend à augmenter avec les mesures de distanciation sociale, des mesures doivent être prises incessamment.

«Le risque de maltraitance augmente de manière importante avec l’isolement et le manque de politiques», illustre Rachel Gouin.

Comme première solution, la coalition appelle les autorités à protéger et promouvoir les liens familiaux ou culturels des jeunes. Il faudrait surtout le faire au sein des Premières nations ou des communautés racisées, voire marginalisées. Le groupe recommande enfin le maintien d’un lien social avec les proches et les travailleurs sociaux. «Écoutons les jeunes. C’est ça notre message», insiste Mme Gouin.

La CDPDJ en mode dialogue

Jointe par Métro, la vice-présidente jeunesse à la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse (CDPDJ), Suzanne Arpin, est sans équivoque. «C’est important pour ces jeunes-là de savoir qu’ils peuvent nous appeler s’ils se croient victimes de discrimination ou d’atteinte à leurs droits. On va traiter leurs plaintes rapidement», assure-t-elle.

«Personne n’a jamais vécu pareille situation, donc le mode d’emploi n’est pas connu. On ne peut pas se fier aux données qu’on connaît déjà.» -Suzanne Arpin, vice-présidente de la CDPJ

L’ancienne procureure générale de la DPJ ajoute que Québec «doit être sensible» à la réalité des jeunes placés en adoptant des mesures «plus proactives et plus souples» à leur égard. «Les recommandations des organismes sont vraiment intéressantes. Elles sont le reflet d’une préoccupation de gens qui ont déjà vécu ces problèmes-là. C’est porteur pour le gouvernement de s’y attarder», dit-elle.

D’ailleurs, la Commission promet un «post-mortem» au sortir de la crise du coronavirus. «Il va falloir documenter quelles atteintes aux droits ont eu lieu, et alerter le gouvernement», observe Mme Arpin.

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