Passe-moé la puck
Quelque part après leur premier album éponyme, dans une loge post-spectacle, avec les membres des Colocs. Aucun souvenir comment j’avais réussi, cela dit, à me rendre-là.
Dédé est en feu. Le sourire, et la gueule, ne lui arrêtent pas deux secondes.
Satisfaction, indubitable, d’un show de feu. Malgré l’aspect animal de la bête de fête, une trame continue se dégage du propos : le social ou, plutôt, le refus opiniâtre d’accepter l’inacceptable. Alors que l’ado en moi voyait principalement dans son band des clowns assumés (les suits de mononc’ Serge, les divans bousillés pendant les shows, les 456 références aux joints fumés pré-show), j’ai compris, pardon du décalage, qu’il s’agissait plutôt du contraire : un band social qui joue aux clowns. Pas parfaitement la même chose. Mon écoute de leurs premières tounes et de celles à venir allait en être percutée.
Passe-moi la puck, par exemple. Un petit chef-d’œuvre de poésie de rue. Le dernier bout, surtout :
[…]
J’t’allé m’chauffer les fesses au bureau du B.S.
Mais on peut pas t’aider si t’as même pas d’adresse
Ça fait qu’j’allé tchéquer un p’tit logement deux-pièces
On peut pas te louer, t’as même pas d’B.S.
Aujourd’hui la télévision est v’nue nous voir
J’me sentais comme un rat dans un laboratoire
Y’a l’Armée du Salut, pourquoi tu vis dans’ rue ?
J’ai dit ben passe-moé la puck
J’ai dit ben passe-moé la puck
Ben passe-moé la puck pis j´vas en compter des buts !
***
Je demande, parfois, comment Dédé réagirait à la bêtise ambiante contemporaine, et me dis que nos politiciens doivent se compter chanceux de son (trop) hâtif départ. Parce que beaucoup moins de coups de pied au cul, ô combien mérités, ne se perdraient. Particulièrement en ce qui a trait aux violences faites aux démunis. Les sans domiciles fixes, par exemple.
– Monsieur le premier ministre, allez-vous exempter les itinérants du couvre-feu ?
– Ah ben non ! Tout le monde doit participer à l’effort !
– Oui, mais s’ils n’ont pas de domicile ?
– Écoutez, là, c’est important qu’on ne divise pas les Québécois sur ces questions-là… Restons unis, d’accord ?
– Euh… ok… Donc si je comprends bien, ceux qui dénoncent les conditions des itinérants divisent les Québécois ?
– Restons unis, svp, restons unis.
– Mais les policiers vont-ils imposer des amendes à ces mêmes itinérants pour violation du couvre-feu ?
– Oui.
– N’est-ce pas absurde ?
– Ben non. Parce qu’autrement, vous comprenez bien, n’importe qui pourrait se faire passer pour un itinérant afin d’éviter de payer l’amende, comprenez-vous ?
– Les policiers, en tapant leurs noms dans leur ordinateur, peuvent voir s’ils ont une adresse, non ?
– …
Peu après, un itinérant autochtone, dans une tentative manifeste d’éviter l’interpellation policière, devait mourir de froid dans une toilette chimique. Sans surprise non plus, les récents chiffres confirment ce que d’aucuns redoutaient : ces mêmes itinérants autochtones font, dans des proportions absurdes, davantage l’objets de contraventions qu’autrui.
– Boss, c’est-tu du racisme systémique ce qu’on fait-là ?
– Veux-tu ben fermer ta yeule avec ça…
– C’est parce que du 20 pour 1, ça commence à faire pas mal, non ?
– Eille ! Mes chroniqueurs fétiches le disent à chaque jour : le racisme systémique, ça vient des campus-woke des USA, pas d’icitte….
***
Punir un sans-abri parce qu’il est… sans-abri.
– Pourquoi tu vis dans rue, déjà ?
– Parce que jamais personne ne m’a passé de puck ?
– Des excuses, des excuses… Tiens, en attendant, v’là ta contravention de 1 000 $. T’as un mois, pour la payer.
– Pis je vais payer ça comment ?
– C’pas mon problème, pis c’est pas moi qui décide.
– C’est qui alors ?
– Le système…
Des coups de pieds dans le cul qui se perdent, mon Dédé. Et plus que moins.