Les robes de chambre rose et bleu du New Yorker
La couverture de la plus récente édition du New Yorker met en vedettes deux mamans lisant une carte de souhaits de leurs enfants pour la fête des mères. Le public du New Yorker étant habitué aux couvertures pro-gaies du magazine n’a pas bronché de voir ce nouveau modèle familial en une de leur publication préférée. Rendus à une autre étape du débat sur l’acceptation de l’homosexualité, ils ont plutôt tiqué sur la représentation genrée des deux mères: l’une d’elles, aux cheveux longs, arbore une robe de chambre rose, l’autre, aux traits peu définis, porte une robe de chambre bleue et pourrait pratiquement avoir l’air d’un papa, à en croire les commentaires de certains.
Ces simples couleurs de robe de chambre valent deux reproches à la couverture du New Yorker: 1. son hétéronormativité, et 2. le renforcement des stéréotypes de genre au sein de la communauté homosexuelle.
Ces deux reproches révèlent deux problèmes.
1. On associe encore le bleu aux gars et le rose aux filles
On accuse la couverture de reproduire le modèle hétérosexuel comme si le bleu appartenait exclusivement et irrémédiablement aux hommes, et le rose aux femmes. Or, les couleurs n’ont pas de sexe et j’ai bien hâte qu’on en ait fini avec cette construction sociale absurde. Ce n’est pas parce qu’une femme porte une robe de chambre bleue qu’elle «fait l’homme dans le couple». Et même si c’était le cas, même si c’était celle qui accomplissait toutes les tâches associées à la masculinité dans son ménage, qui avait les cheveux courts (parce qu’on sait que ce sont les hommes qui portent les cheveux courts) et qui portait des pantalons cargo, ça n’en demeurerait pas moins une femme, une femme qui aime une autre femme et qui n’aurait envie de changer de vie pour rien au monde. Je sais que c’est difficile à comprendre…
2. On a du mal à accepter que les stéréotypes existent
Quand je me suis inscrite pour faire du bénévolat au GRIS (ceux qui vont dans les écoles pour démystifier l’homosexualité), je m’étais donné une mission : montrer aux jeunes qu’une lesbienne pas butch, ça existe. Puis, en formation, je me suis fait dire qu’aux yeux de certains, j’étais peut-être pas si féminine que ça. La féminité, c’est relatif. Et ce n’est pas plus une qualité que c’est un défaut. Puis, j’ai compris que des lesbiennes butch, c’est pas des «mauvaises lesbiennes», ce sont des filles qui espèrent être acceptées comme les autres, et qu’on se bat tous pour la même affaire : que les LGBT aient les mêmes droits que tout le monde. J’ai compris ce que voulaient dire les formateurs en affirmant qu’il y avait, au sein de la communauté LGBT, des préjugés. C’est pour ça qu’Alex Perron tombe sur les nerfs de ben du monde, à commencer par ces gais qui considèrent qu’il ne représente pas leur communauté à leur goût, comme si cette communauté ne devait avoir qu’une seule couleur, la couleur la moins clichée possible.
Peu importe la couleur de ses robes de chambres, on aurait pu reprocher toutes sortes de choses à la couverture du New Yorker. Certaines mères on reproché à l’appartement dépeint sa propreté (avec trois enfants, on devrait voir des traces de doigts partout, sinon, ça culpabilise les mères chez qui ce n’est pas aussi propre, non?), d’autre son opulence («les mères lesbiennes font partie du 1%», a commenté un internaute). Il n’y a rien de plus difficile que de s’adresser à une communauté si affligée depuis des années que chacune de ses représentations a le mandat d’être politiquement parfaite, de façon à respecter tous les groupes qu’elle contient. Comme si le couple sur la couverture devait représenter toutes les lesbiennes du monde entier. Gros mandat.
Bonne fête des mères à toutes les mamans, même à celles qui ont presque l’air d’être un papa.