Prochaine station
15:41 18 septembre 2015 | mise à jour le: 18 septembre 2015 à 16:01 temps de lecture: 5 minutes

Lettre à la personne qui pense que le féminisme nous conduira à la troisième guerre mondiale

Chère madame Picard,

Votre lettre adressée «À toutes les féministes» m’a interpelée, étant moi-même féministe. Vous y livrez un vibrant plaidoyer contre le féminisme qui, à plusieurs égards, renforce mes convictions que celui-ci est plutôt nécessaire.

Premièrement, votre lettre me convainc que le féminisme a un sérieux problème de branding, pour que vous en soyez venue à croire qu’il s’entête à «rabaisser les hommes, à les accuser de tous les maux de la terre». Je connais plusieurs courants féministes, dont certains m’irritent plus que d’autres, mais aucun qui ne rabaisse les hommes. Au contraire, la plupart des féministes que je connais croient que les hommes gagneraient eux aussi à mettre fin au patriarcat, un système qui, tout en opprimant les femmes, empêche certains hommes de s’émanciper.

Vous vous en prenez ensuite au désir des féministes d’accéder à la parité dans certaines sphères comme la politique. «Les hommes ont peut-être davantage ce qu’il faut pour aller en politique, ils ont peut-être plus le temps de s’impliquer, car ils ont moins de contraintes familiales», expliquez-vous, offrant un argument de taille en faveur du féminisme en mettant le doigt sur l’une des contraintes systémiques à l’accès des femmes dans les sphères décisionnelles. En effet, les femmes sacrifient encore trop souvent leur carrière en raison des contraintes familiales qui continuent de leur incomber. Le partage de ces contraintes peut se négocier à l’intérieur du couple, mais elles peuvent aussi faire l’objet de politiques sociales, comme les congés parentaux ou les garderies accessibles, qui favorisent l’émancipation professionnelle des femmes. Voilà un combat que les féministes ont mené et qu’elles devront continuer de mener si l’on en croit les coupes annoncées par l’actuel gouvernement.

Vous voyez, les femmes n’ont pas, comme vous le dites, «gagné leur bataille», même si elles ont tous les droits (dont celui d’aller dans une taverne, eh eh!). En effet, les femmes ont les mêmes droits que les hommes, mais elles continuent, comme vous l’avez rappelé, d’effectuer la majorité des tâches domestiques. Au taux horaire, leur salaire est à 87,9% de celui des hommes, mais l’écart de revenu est encore plus grand si l’on tient compte du fait qu’en raison des contraintes familiales, elles sont plus nombreuses à occuper des emplois à temps partiel. Elles continuent d’être sous-représentées dans plusieurs sphères, pas seulement politiques. Quand vous faites la liste des emplois les plus payants, vous remarquez que la plupart d’entre eux sont des métiers traditionnellement masculins. Bien sûr, elles ont le droit elles aussi d’accéder à ces métiers, mais la société véhicule dès leur plus tendre enfance des valeurs qui font tout pour les décourager d’aimer la construction, les sciences, les chiffres ou… on y revient, la politique.

J’aime que vous fassiez référence à la pornographie dans votre lettre, car si toutes les féministes ne s’entendent pas sur son abolition, en revanche, aucune d’entre elles ne penserait à rejeter le blâme de la pornographie sur celles qui s’y adonnent comme vous le faites en déclarant qu’elles sont stupides de se rabaisser en participant à des vidéos dégradantes. L’enjeu du travail du sexe est beaucoup plus complexe que ça : certaines femmes disent s’y émanciper ou s’y réapproprier une sexualité qu’on a toujours voulu honteuse pour les femmes, d’autres y sont contraintes pour toutes sortes de raisons, dont les raisons économiques dont nous avons parlé plus tôt. Chose certaine, ça ne se règlera pas en demandant gentiment aux femmes d’arrêter.

Pour ce qui est de la galanterie masculine, je comprends qu’elle puisse vous manquer. Cependant, qu’est-ce que cela signifie réellement lorsque, dans une société, les membres d’un groupe d’individus ouvrent les portes, protègent et rassurent les membres d’un autre groupe quant à leur apparence physique? N’est-ce pas une autre façon de dominer affirmant sa supériorité? Ça vous paraît peut-être antinomique, pourtant, de nombreux chercheurs ont associé la galanterie à une forme de violence ou de possessivité. Et quoi faire lorsque nous ne sommes pas disposées à recevoir un compliment et qu’un homme insiste – parfois avec agressivité – pour qu’on lui soit reconnaissante à cet égard, comme c’est arrivé à plusieurs d’entre nous?

Mais revenons-en à votre prophétie inquiétante quant à l’éventualité d’un conflit interplanétaire. En fait, si le passé était garant de l’avenir, on pourrait extrapoler qu’en réalité, c’est précisément grâce aux féministes que nous n’avons pas encore connu de troisième guerre mondiale, les deux premières ayant été entamées alors que les femmes n’avaient pas le droit de vote dans la majorité des pays concernés. J’en conviens, c’est un peu farfelu comme analyse historique, mais pas beaucoup plus farfelu que d’imaginer que la troisième guerre mondiale pourrait être déclenchée sous prétexte que certaines femmes ne se contentent pas d’être égales en droits.

Articles similaires

09:38 9 avril 2015 | mise à jour le: 9 avril 2015 à 09:38 temps de lecture: 3 minutes
Hommes interdits