La BD Magasin général: Montréal de Régis Loisel et Jean-Louis Tripp
Dans la campagne québécoise des années 1920, Marie Ducharme s’occupe du magasin général, centre névralgique du petit village de Notre-Dame-des-Lacs.Voilà la prémisse de Magasin général, une BD historique gravitant autour d’un personnage féminin, Marie, veuve avant l’heure et héritière du principal commerce local. Dans le cinquième tome de la saga, l’héroïne part pour Montréal après qu’un scandale eut éclaté dans sa petite communauté. Nous avons rencontré les auteurs de Magasin général, Régis Loisel et Jean-Louis Tripp, qui nous ont expliqué comment ils ont remisé leur ego respectif et conjugué leurs talents pour donner naissance à un auteur virtuel.
Comment est née votre collaboration?
[Jean-Louis Tripp] C’était en 2003. On se connaissait depuis des années et on partageait le même atelier à Montréal. On s’est aperçus qu’on était complémentaires. Lui aime commencer. J’aime finir. L’encrage et les retouches finales ne sont pas trop son truc. Moi, c’est l’inverse. On a eu l’intuition de travailler ensemble pour se décharger du fardeau. C’est une démarche inédite puisqu’au final, il ne s’agit ni de son dessin à lui ni du mien, mais de celui d’une sorte de dessinateur virtuel.
Pourquoi ancrer cette histoire dans l’époque de la Grande Noirceur au Québec?
[Régis Loisel] Il fallait que ça se passe dans un monde sans électricité, un cul-de-sac… La route se termine à Notre-Dame-des-Lacs. À l’époque, l’Église menait le monde…
[Tripp] À l’époque, l’Église catholique dirigeait le pays en maintenant un couvercle moral rigide. Au départ, l’idée de Régis se passait en France. Je lui ai proposé de la transposer au Québec, parce qu’on y vit et qu’on avait besoin d’une petite communauté très isolée. Et puis surtout, l’intérêt du Québec, c’est la langue. Je voulais créer une sorte de Pagnol québécois…
L’homosexualité, l’émancipation de la femme… Ces thèmes faisaient-ils partie du scénario initial?
[Loisel] Avec Jean-Louis, nous ne sommes pas partis avec la même idée de Marie. Moi, je voulais qu’elle soit dans le don de soi. Sa tâche était de donner du bonheur. Jean-Louis voulait qu’elle apprenne à dire non, qu’elle s’émancipe. Il me disait que j’en faisais une sainte. On a cherché un compromis.
[Tripp] L’histoire contemporaine du Québec est marquée par la Révolution tranquille des années 1960. D’un coup, les Québécois ont décidé que la mainmise des curés suffisait. Ils ont donc décidé d’arrêter d’aller à la messe et le pouvoir de l’Église est tombé. C’est un peu ce qu’on raconte à travers Marie. C’est Marie qui va conduire l’émancipation du village, à travers une sorte de chemin initiatique comprenant des accidents, des épreuves… On avait en partant les points de départ et d’arrivée, le reste vient de nos discussions.
À l’origine, vous aviez signé pour trois tomes… L’histoire, les personnages ont-ils peu
à peu pris plus d’ampleur que prévu?
[Loisel] Certains personnages ont pris corps, sont devenus plus intéressants. Ça permet aussi d’apposer des sentiments que le héros ne pourrait pas endosser. J’adore le duo que forment Noël et le curé. C’est le plus rigolo.
[Tripp] Au départ, nous n’avions défini que quelques personnages : Marie, Serge, Noël… Les personnages saillants : le bossu, l’idiot, l’asocial, le curé. Il a fallu nous attaquer à définir ce village, à en faire le plan, les familles… Quand on a eu cette galerie, on a commencé à raconter l’histoire et on a été dépassés. Beaucoup ont pris de la chair, et chacun maintenant réclame sa part.
Est-ce que vous appréhendez de clore Magasin général?
[Loisel] Je n’ai pas hâte d’en finir avec cette histoire, mais j’ai hâte de reprendre d’autres projets. J’éprouve toujours autant de plaisir avec cette histoire, mais le rythme est très soutenu. Il faut les placer, tous ces personnages! Là, j’ai commencé le tome 6, j’ai fait 7 pages, que Jean-Louis attend…
[Tripp] En principe, on devrait arrêter à sept tomes. Et on sera contents, parce que ça fait cinq ans qu’on travaille là-dessus.
Cette collaboration a-t-elle changé votre façon de travailler?
[Tripp] Pas dans le sens où on pourrait le penser. Avec Régis, tout se fait naturellement. On a envie de continuer à raconter d’autres histoires ensemble. Ce qui est chiant après, c’est de les dessiner! (rires)
Magasin général : Montréal
Aux Éditions Casterman
En librairie dès demain